"Fake you! Une vraie histoire de faux"

 

   Je regardais hier un documentaire télévisé intitulé "Fake you! Une vraie histoire de faux", résumée ainsi par la présentation de la chaîne : "Retour sur une arnaque spectaculaire, rassemblant faussaires de talent, stars du showbiz, gendarmes marseillais, marchands d'art et experts peu scrupuleux."

   Les protagonistes de cette affaire, faussaires et compagnie, sont complaisamment mis en scène et racontent leur histoire avec une ferveur pleine de fanfaronnade.

   Je ne peux pas dire que je tiens en très haute estime ces personnages dont la motivation essentielle est l'appât du gain facile en vue de mener la grande vie. Mais ils ont pour moi un côté sympathique en ce sens qu'ils ont malgré eux un rôle de révélateurs de tout ce que le monde de l'art d'aujourd'hui a de profondément pourri.

   Il y a toujours eu plus ou moins des faussaires, et ce genre d'affaire ne date pas d'aujourd'hui. Mais celle dont il est question dans ce documentaire et qui remonte au début des années 2000 montre une escalade dans la perversité de tout un système censé représenter le monde de l'art et qui ne peut exister avec une telle perversité que parce que la racine de l'art elle-même est pourrie.

   Est-ce l'appât du gain qui a pourri cette racine en voyant combien avaient été fructueuse la spéculation exercée en son temps par des marchands sur les peintres impressionnistes, ces derniers ayant été d'abord méprisés par la critique d'art puis subitement célèbres?

   Oui, sans doute, mais pour une part non déterminante à l'origine. L'appât du gain n'est qu'un accélérateur du pourrissement qui a commencé au début du XX° siècle avec le sapement du grand critère artistique traditionnel de la peinture figurative : l'imitation de la nature.

   De ce jour il n'y eut plus aucun barrage au flot de la médiocrité artistique et du boniment autour de prétendus génies, chacun faisant en la matière la loi à sa convenance. Des compositions cubistes de Picasso ou celles abstraites de jackson Pollock aux baudruches de Koons et aux canulars de Banksi, en passant par l'urinoir de Duchamps, les colonnes de Buren et les compressions de César, on en a vu de toutes les couleurs jusqu'à saturation!

   L'absence totale d'un vrai critère artistique identifiable est une aubaine pour les faussaires d'aujourd'hui qui n'ont besoin que d'un peu d'habileté, d'un peu de connaissance des procédés artistiques dérisoires qu'ils plagient, et de beaucoup de culot pour s'imposer dans le monde clos des riches collectionneurs et abuser de leur sottise.

   De même que je n'ai aucune admiration pour ces faussaires de bas étage et leur roublardise de voyou, je n'ai non plus aucune compassion pour ces soi-disant collectionneurs. La plupart de ceux qui achètent de l'"Art Contemporain" ne se préoccupent guère de sa valeur artistique, sa valeur pécuniaire ou de prestige étant la seule chose qui les intéressent vraiment. Or, celle-ci repose fiduciairement sur une signature célèbre et un certificat d'expert qui est censé la garantir. Que cette signature ait été rendue célèbre par des procédés douteux n'est pas leur problème —l'important est qu'elle le soit. Que l’œuvre soit fausse ainsi que la signature ne devient un problème pour eux que si la supercherie est dévoilée.

   Faut-il punir les faussaires?

   Peut-être faudrait-il plutôt les encourager : ils contribuent à la ruine de la confiance que la société pourrait encore avoir sur la valeur et la probité intellectuelle de toutes ces théories et doctrines qui gangrènent l'art depuis plus de cent ans et entraînent dans leur sillage des armées de faux artistes ou d'artistes médiocres trop facilement imitables par les faussaires. Peut-être pourrait-on alors espérer voir refleurir sur ce champs de ruine un art rendu à sa vraie grandeur, débarrassé d'un mercantilisme cynique, un art qui n'intéresserait plus à nouveau que de vrais artistes et de vrais amateurs d'art, autrement dit, une certaine aristocratie. Mais, me diront certains, effrayés par ce terme d' "aristocratie", nous sommes en démocratie ! Hélas, leur répondrais-je, n'est-elle pas davantage menacé par la démagogie et la ploutocratie ?

                                                                                                                       T.G.