Je profite de l'arrivée au musée du Quai Branly de l'exposition "Africa Fashion" (jusqu'au 12 juillet 2026) pour exhumer un petit article écrit par Léon Gard en 1946, après la floraison quelques années auparavant de peintures cubistes s'inspirant de l'art africain (entre autres œuvres célèbres, "Les Demoiselles d'Avignon" de Picasso). Devant l'émerveillement que suscite la beauté de certains costumes africain, je n'ai pas cru déplacé de rappeler l'origine de l'inspiration des artistes africains.

  Cet article n'a aucune connotation raciste, et si j'ai gardé le terme "nègre", c'est qu'il était employé par Léon Gard à une époque où tout le monde l'employait de même sans y mettre nécessairement quoique ce soit de péjoratif. Je ne suis pas un partisan de la très hypocrite "cancel culture", qui n'est qu'un mensonge de plus envers l'Histoire. 

  Il ne s'agit ici, comme la plupart du temps pour Léon Gard, de rappeler ce que l'art véritable doit à l'imitation de la nature, et de contester les interprétations cérébrales ou fantaisistes que certains ont fait de l'art africain pour justifier leur rejet de l'imitation de la nature.

                                                                         

 

L'apport de l'art nègre

 

  On a beaucoup parlé de l'apport de l'art nègre il y a quelques années.. Les uns n'ont voulu voir dans cette vogue qu'un snobisme. Pour les autres, c'était la découverte d'un art aussi grand que n'importe lequel. Pour certains fanatiques, c'était encore plus que cela.

  Abstraction faite des débordements, des incohérences du fanatisme, il est bien évident que l'art nègre existe, et que, en choisissant ce qu'il a de meilleur, il n'est pas sans élévation.

  Mais les occidentaux, malgré leur engouement, ne paraissent pas l'avoir très bien compris.

  L'influence de l'art nègre sur la peinture et la sculpture fut grossière, simpliste. On ne vit rien de mieux que de rechercher les contorsions simiesques, obscènes autant que possible, que de remplacer systématiquement toute femme par une guenon, ainsi qu'en témoignent maints tableaux de cette époque. Quant à l'admirable sens décoratif des meilleurs artistes nègres, leur génie de l'assemblage des couleurs qui éclate dans leurs étoffes, leurs meubles, leurs sculptures, les moindres objets qu'ils font, on ne s'en soucia pas plus que si l'on ne s'en était jamais aperçu. Et surtout, on n'a pas voulu voir, bien que ce soit frappant, que leur inspiration s'alimente sans cesse dans l'aspect des plantes, des fleurs, des animaux, des insectes, etc., et l'on s'est obstiné à définir l'art nègre comme un produit purement imaginatif, cérébral, ce qui est absurde.

  La force de l'art nègre vient précisément de ce qu'il évoque toujours quelque aspect déjà créé par la nature : beaucoup de masques nègres reproduisent les traits d'un insecte démesurément grossi, d'où viennent ces expressions épouvantables recherchées par les guerriers pour paralyser l'ennemi de peur. Tel bouclier ressemble aussi à la carapace de je ne sais quelle petite bête rouge et noire. La plupart des gens s'émerveillent d'une arabesque sans en connaître son origine animale, végétale ou minérale, et croient que l'artiste en est l'inventeur, alors qu'il n'a fait que la choisir et l'utiliser.

  Un autre côté de l'art nègre dont les Occidentaux n'ont su tirer aucun parti, c'est l'architecture. L'architecture nègre (et aussi malgache), dans sa rusticité, offre la plus belle leçon d'harmonie des lignes, de compréhension des pleins et des vides, des noirs et des blancs. Un palais nègre peut être exquis dans un paysage. Par contre, depuis quarante ans, l'architecture occidentale, oscillant du mauvais goût, genre Frantz Jourdain, au mauvais goût opposé, genre Le Corbusier, paraît s'être donné pour tâche de déshonorer les lieux où elle apparaît. Pour éviter tous ces impairs, il n'aurait fallu que jeter un coup d'œil perspicace sur les cabanes nègres, puisque, précisément, on mettait les nègres à la mode.

  Mais il y en a toujours de ceux qui ont des yeux pour ne point voir...

  Et il faudrait redécouvrir l'art nègre, le vrai.

 

Picasso, Les Demoiselles d'Avignon (1907)

  "Fake you! Une vraie histoire de faux"

 

   Je regardais hier un documentaire télévisé intitulé "Fake you! Une vraie histoire de faux", résumée ainsi par la présentation de la chaîne : "Retour sur une arnaque spectaculaire, rassemblant faussaires de talent, stars du showbiz, gendarmes marseillais, marchands d'art et experts peu scrupuleux."

   Les protagonistes de cette affaire, faussaires et compagnie, sont complaisamment mis en scène et racontent leur histoire avec une ferveur pleine de fanfaronnade.

   Je ne peux pas dire que je tiens en très haute estime ces personnages dont la motivation essentielle est l'appât du gain facile en vue de mener la grande vie. Mais ils ont pour moi un côté sympathique en ce sens qu'ils ont malgré eux un rôle de révélateurs de tout ce que le monde de l'art d'aujourd'hui a de profondément pourri.

   Il y a toujours eu plus ou moins des faussaires, et ce genre d'affaire ne date pas d'aujourd'hui. Mais celle dont il est question dans ce documentaire et qui remonte au début des années 2000 montre une escalade dans la perversité de tout un système censé représenter le monde de l'art et qui ne peut exister avec une telle perversité que parce que la racine de l'art elle-même est pourrie.

   Est-ce l'appât du gain qui a pourri cette racine en voyant combien avaient été fructueuse la spéculation exercée en son temps par des marchands sur les peintres impressionnistes, ces derniers ayant été d'abord méprisés par la critique d'art puis subitement célèbres?

   Oui, sans doute, mais pour une part non déterminante à l'origine. L'appât du gain n'est qu'un accélérateur du pourrissement qui a commencé au début du XX° siècle avec le sapement du grand critère artistique traditionnel de la peinture figurative : l'imitation de la nature.

   De ce jour il n'y eut plus aucun barrage au flot de la médiocrité artistique et du boniment autour de prétendus génies, chacun faisant en la matière la loi à sa convenance. Des compositions cubistes de Picasso ou celles abstraites de Jackson Pollock aux baudruches de Koons et aux canulars de Banksy, en passant par l'urinoir de Duchamps, les colonnes de Buren et les compressions de César, on en a vu de toutes les couleurs jusqu'à saturation!

   L'absence totale d'un vrai critère artistique identifiable est une aubaine pour les faussaires d'aujourd'hui qui n'ont besoin que d'un peu d'habileté, d'un peu de connaissance des procédés artistiques dérisoires qu'ils plagient, et de beaucoup de culot pour s'imposer dans le monde clos des riches collectionneurs et abuser de leur sottise.

   De même que je n'ai aucune admiration pour ces faussaires de bas étage et leur roublardise de voyou, je n'ai non plus aucune compassion pour ces soi-disant collectionneurs. La plupart de ceux qui achètent de l'"Art Contemporain" ne se préoccupent guère de sa valeur artistique, sa valeur pécuniaire ou de prestige étant la seule chose qui les intéressent vraiment. Or, celle-ci repose fiduciairement sur une signature célèbre et un certificat d'expert qui est censé la garantir. Que cette signature ait été rendue célèbre par des procédés douteux n'est pas leur problème —l'important est qu'elle le soit. Que l’œuvre soit fausse ainsi que la signature ne devient un problème pour eux que si la supercherie est dévoilée.

   Faut-il punir les faussaires?

   Peut-être faudrait-il plutôt les encourager : ils contribuent à la ruine de la confiance que la société pourrait encore avoir sur la valeur et la probité intellectuelle de toutes ces théories et doctrines qui gangrènent l'art depuis plus de cent ans et entraînent dans leur sillage des armées de faux artistes ou d'artistes médiocres trop facilement imitables par les faussaires. Peut-être pourrait-on alors espérer voir refleurir sur ce champs de ruine un art rendu à sa vraie grandeur, débarrassé d'un mercantilisme cynique, un art qui n'intéresserait plus à nouveau que de vrais artistes et de vrais amateurs d'art, autrement dit, une certaine aristocratie. Mais, me diront certains, effrayés par ce terme d' "aristocratie", nous sommes en démocratie ! Hélas, leur répondrais-je, n'est-elle pas davantage menacée par la démagogie et la ploutocratie ?

                                                                                                                       T.G.

 

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