ART ET POLITIQUE

Avertissement


  Cette étude historique constituée à partir de plusieurs article de Léon Gard des années 1946-1947 et à la lueur de révélations faites par des ex-agents de la CIA dans les années 1966-67, puis 1995, à pour but de montrer de quelle façon et dans quel climat la politique a pu influencer l'art moderne du XX°siècle.

Introduction

  Pour comprendre l'histoire de l'art, on ne peut ignorer le rôle majeur que la politique y joue. A toutes les époques, la politique influence l'art d'une façon ou d'une autre, en bien ou en mal, ouvertement au service des princes laïques ou religieux dans les grandes périodes de l'art sous l'Ancien Régime, ou marquant la prise de pouvoir de la bourgeoisie après la Révolution Française, ou servant de propagande à une idéologie nationaliste, etc. L'art s'épanouit alors ou dégénère, prend une forme ou une autre, plus ou moins noble ou plus ou moins discutable, voire détestable, selon  l'idéal ou les mobiles qui l'animent.

 

  Mais l'influence de la politique dans l'histoire de l'art du XX° siècle a ceci de particulier que cette influence s'exerce sur un art qui se scinde en deux blocs antagonistes : d'un côté, l'art figuratif pur dans la représentation de la nature avec pour critère traditionnel l' "imitation de la nature"; de l'autre côté, l'art "abscons" s'émancipant de cette représentation et de ce critère par l'art non-figuratif ou le figuratif déformant, le cubisme, etc.

 

  De plus, comme nous le verrons, cette influence va s'exercer en grande partie de manière occulte après la seconde guerre mondiale et durant toute la guerre froide entre les Etats-Unis et l'URSS. Il ne s'agit même plus, comme pour les grands mécènes d'antan, de distinguer les meilleurs artistes en fonction de leurs qualités intrinsèques, de leur capacité à embellir villes et cités, palais et hôtels pour le prestige des rois, des princes ou des bourgeois, mais pour ce qu'ils peuvent représenter symboliquement en termes d'idéologie : liberté, progrès pour les uns, désordre et décadence pour les autres, ces qualités et ces défauts étant interchangeables au grès du vent politique.

L'art "abscons" est considéré dans la première moitié du XX° siècle comme appartenant essentiellement aux milieux intellectuels de gauche, voire d'extrême-gauche. Les différentes tendances de l'art abscons ne sont pas toujours solidaires entre-elles : le cubisme, le figuratif déformant (ou "expressionnisme") s'opposent souvent au non-figuratif pur, improprement appelé "abstrait".  Le grand public, lui, ne fait guère la différence entre ces tendances et, dans sa majorité, de quelque nation qu'il soit, y reste hermétique malgré la réussite matérielle de certains de leurs représentants soutenus par les partis de gauche et poussés par les marchands auprès des collectionneurs-spéculateurs.

  Mais si l'opinion publique internationale se montre réticente, voire hostile à l'art abscons (le président des Etats-Unis en personne, Harry Truman, déclare, en parlant des expressionnistes abstraits : "Si ça c'est de l'art, moi je suis un hottentot !"), seule l'URSS condamne officiellement l'art abscons par l'organe de la Pravda : "Il est intolérable que parallèlement au réalisme socialiste continue d'exister une école représentée par les adorateurs bourgeois et décadents dont les maîtres spirituels sont les peintres formalistes français Picasso et Matisse." ( La Pravda, août 1948 ).

  Cette prise de position du parti communiste soviétique, comme nous le verrons par la suite,  le met, d'une part, en contradiction avec le parti communiste français qui va se trouver en porte-à- faux entre la pression d'une partie des intellectuels de gauche qui défendent l'art abscon et la pression de La Pravda qui le condamne. D'autre part, cette condamnation officielle de l'art abscon par les Soviets va servir aux Etats-Unis, par le biais de la CIA, à mettre de l'huile sur le feu  dans les milieux intellectuels de gauche qui se déchirent sur la question. A cet effet, la CIA va soutenir de manière occulte des peintres abscons réputés être des sympathisants de la cause communiste.

  Alors que l'art abscons peine à gagner l'estime des peuples et rencontre toujours de vives oppositions dans les milieux artistiques et intellectuels jusqu'à la seconde guerre mondiale, la Libération lui donne un regain de vigueur. Honnis par l'Allemagne nazie, il devient par association d'idées un symbole de résistance et de liberté. Les communistes persécutés par les nazis et très actifs dans la Résistance se retrouvent eux aussi en position de force. L'alliance entre l'art abscons et les communistes est célèbrée par l'adhésion tapageuse en 1944 de Picasso au parti communiste français dont le journal "l'Humanité" se fait l'echo. Le mentor du parti communiste français en la personne du parti communiste soviet, pourtant hostile à l'art abscons et à Picasso en particulier, laisse faire dans un premier temps où le plus important pour lui est de voir le communisme s'implanter en France — il sera temps de remettre de l'ordre plus tard.

  Par opposition à l'art abscons devenu symbole de résistance, de liberté et de progrès, l'art figuratif tend dès lors à devenir  l'art des passéistes, des réactionnaires, voire des nazis ou des collabos.

  Les débats sur l'art dérivent vite vers ce qu'on nomme aujourd'hui "le point Godwin", c'est-à-dire le moment où dans la controverse tout argument spécifiquement artistique est balayé par le soupçon ou l'accusation d'être un "réac" ou un "nazi".

  Léon Gard dénonce cette situation à partir de 1946 et s'interroge dans plusieurs articles sur le rôle pernicieux pour l'art joué par la politique dans la guerre froide entre le bloc de l'Ouest et le bloc de l'Est.

 

Composition cubiste par Pablo Picasso ("La Femme qui pleure", 1937).

Composition expressionniste abstraite par le peintre américain Willem de Kooning.

"Le spectre nazi a bon dos"

 s'exclame léon Gard, " Il y a beaucoup trop de gens qui, lorsqu'ils sont à court d'arguments sur un point quelconque, répondent froidement : Vous favorisez la propagande nazie! Le truc qui commence à s'user un peu, ne laisse pourtant pas d'être assez irritant, et pour tout dire assez antipathique.

  "Dans quel monde vivons-nous, et quand donc en finira-t-on avec ces méthodes de Tartuffe ? Quoi ! on n'aura pas le droit de dire qu'on n'aime pas la peinture de Durand ou de Dupont, sans se faire envoyer au nez qu'on est le complice des nazis ?

  "Faudra-t-il qu'aucun domaine, même le domaine de l'art, ne soit épargné, que tout soit souillé par le virus politique, et qu'on ne puisse aimer ou ne pas aimer tel tableau, tel livre, tel spectacle, sans être catalogué "rouge" ou "réactionnaire" ?

  "Faudra-t-il, enfin, qu'un groupe d'artistes et de politiciens amis de ces artistes s'arrogent le droit de baptiser recrue du nazisme tout individu suspect de ne pas admirer les oeuvres des artistes en question ?

  "Heureusement, il existe encore en France des gens qui aiment la clarté, qui disent qu'il pleut quand il pleut, et qui ne sont pas disposés à laisser dénaturer leur pensée et leur attitude.

  "Est-il nécessaire d'affirmer qu'il n'entre point dans notre programme de persécuter des artistes et que nous ne voulons, au contraire, que nous défendre contre la persécution dont certains artistes et leurs amis poursuivent férocement d'autres artistes, et contre leur prétention exorbitante d'être les seuls représentants de l'art moderne français : comme bien souvent, ces apôtres bruyants et grandiloquants de la liberté sont trop portés à commettre des crimes en son nom.

  "Quant à nous, nous aimons fort la liberté, mais nous en parlons un peu moins haut, et tâchons surtout d'en faire un bon usage."

  Dans un article de novembre 1946, Léon Gard rappelle que "plus d'une fois on s'est servi de l'art à des fins politiques" :

L' Art et la Politique

 

Le Sacre de Napoléon par Jacques-Louis David peint entre 1805 et 1807. David était le peintre officiel de Napoléon I°.

  On dit couramment que l'art n'a rien à voir avec la politique. C'est pure hypocrisie, car dans la pratique ces deux domaines ne cessent de s'interpénétrer.


  N'y a-t-il pas eu de tout temps, soit en littérature, soit en peinture et en sculpture, soit en musique des sujets recommandés, sinon imposés, et des sujets interdits selon l'époque ? Sans les fantaisies luxueuses des princes, les Raphaël, les Michel-Ange, les Léonard de Vinci, les Titiens, les Velasquez, les Rubens auraient-ils jamais peint de grandes compositions ? Lebrun n'a-t-il pas passé sa vie à glorifier Louis XIV en peinture ? David n'a-t-il pas été député à la Convention, n'a-t-il pas peint les effigies mortuaires de Marat et de lepeletier de Saint-Fargeau assassinés ? Ensuite, n'a-t-il pas été le peintre du Sacre ? Puis n'est-il pas mort en exil ? Rubens, le peintre ambassadeur, n'a-t-il pas peint dans la galerie Médicis les épisodes principaux de la vie politique de Marie de Médicis ?

  De nos jours, on est allé plus loin. Non contents de faire de la politique, certains artistes décidèrent qu'il y aurait un art de droite un art de gauche. Comme en démocratie la politique a tendance à pencher toujours plus à gauche, on conclut que plus l'art serait de gauche, meilleur il serait et plus il aurait d'avenir. Quant à l'art dit de droite, ce serait l'art de tous ceux qu'on dédaigne, qu'on n'aime pas ou que l'on craint, et que l'on baptiserait suranné, retardataire ou réactionnaire. Il y a quelques mois encore — cette folie commence à se calmer — celui qui peignait une pomme d'après nature en s'efforçant de la faire telle qu'il la voyait, était qualifié froidement de peintre pro-nazi. Cette extravagance s'explique au moins par le fait que les Allemands, par peur du désordre qu'elles pouvaient provoquer dans les esprits, ayant proscrit certaines conceptions picturales, les représentants de celles-ci furent automatiquement jetés dans la résistance. De là leur tendance, à la Libération, à ne juger bonne que leur peinture et condamner celle des peintres qui n'avaient pas été condamnés par les nazis. Leur incorporation aux partis d'extrême-gauche, alors tout puissants, affirma encore leurs exigences. L'adhésion retentissante et publicitaire de Picasso au parti communiste est caractéristique. Le fait que ce peintre espagnol présidait un comité d'épuration des peintres français est fort extraordinaire. Un de nos collaborateurs, qui signe d'un nom à particule, Noël de la Terrasse, ayant critiqué sévèrement un peintre "de gauche", non pas à cause de son parti mais à cause de sa peinture, se vit injurié par un correspondant qui lui écrivit notamment que si lui avait "l'épée flamboyante de la noblesse embaumée", lui avait "le poignard du peuple vivant". C'est à éclater de rire , mais significatif. (*)

  Pourtant, par un curieux contresens, certains journaux passant pour être de droite possèdent des critiques d'art qui soutiennent systématiquement la peinture dite de gauche, par exemple André Warnod au "Figaro", pour citer un cas typique.

  Néanmoins, de même que la peinture d'extrême-gauche a fleuri pour des raisons politiques (est-ce dans le dessein de troubler les élites), il se pourrait que pour des raisons politiques encore, cette peinture tombât en disgrâce.

  A ce moment-là, verrons-nous certains critiques d'art, certains fonctionnaires continuer de la soutenir ?

  Ainsi, il est permis de croire que plus d'une fois on s'est servi de l'art à des fins politiques, et même d'une façon d'autant plus efficace qu'elle est insidieuse et que la plupart des gens ne s'en méfient pas.

  Note (*) : Cette sortie contre la "noblesse embaumée" est encore plus comique quand on sait que ce Noël de La Terrasse n'est autre que Léon Gard lui-même sous un pseudo : Noël étant l'anagramme de Léon et Terrasse le nom de jeune fille de sa mère (note de Thierry Gard).

                                                       ****

Aux yeux de Léon Gard, l'art est devenu pour la politique de cette époque un moyen d'abrutissement.

L' Art et la Politique

 

  On dit couramment que l'art n'a rien à voir avec la politique. C'est pure hypocrisie, car dans la pratique ces deux domaines ne cessent de s'interpénétrer.


  N'y a-t-il pas eu de tout temps, soit en littérature, soit en peinture et en sculpture, soit en musique des sujets recommandés, sinon imposés, et des sujets interdits selon l'époque ? Sans les fantaisies luxueuses des princes, les Raphaël, les Michel-Ange, les Léonard de Vinci, les Titiens, les Velasquez, les Rubens auraient-ils jamais peint de grandes compositions ? Lebrun n'a-t-il pas passé sa vie à glorifier Louis XIV en peinture ? David n'a-t-il pas été député à la Convention, n'a-t-il pas peint les effigies mortuaires de Marat et de lepeletier de Saint-Fargeau assassinés ? Ensuite, n'a-t-il pas été le peintre du Sacre ? Puis n'est-il pas mort en exil ? Rubens, le peintre ambassadeur, n'a-t-il pas peint dans la galerie Médicis les épisodes principaux de la vie politique de Marie de Médicis ?

  De nos jours, on est allé plus loin. Non contents de faire de la politique, certains artistes décidèrent qu'il y aurait un art de droite un art de gauche. Comme en démocratie la politique a tendance à pencher toujours plus à gauche, on conclut que plus l'art serait de gauche, meilleur il serait et plus il aurait d'avenir. Quant à l'art dit de droite, ce serait l'art de tous ceux qu'on dédaigne, qu'on n'aime pas ou que l'on craint, et que l'on baptiserait suranné, retardataire ou réactionnaire. Il y a quelques mois encore — cette folie commence à se calmer — celui qui peignait une pomme d'après nature en s'efforçant de la faire telle qu'il la voyait, était qualifié froidement de peintre pro-nazi. Cette extravagance s'explique au moins par le fait que les Allemands, par peur du désordre qu'elles pouvaient provoquer dans les esprits, ayant proscrit certaines conceptions picturales, les représentants de celles-ci furent automatiquement jetés dans la résistance. De là leur tendance, à la Libération, à ne juger bonne que leur peinture et condamner celle des peintres qui n'avaient pas été condamnés par les nazis. Leur incorporation aux partis d'extrême-gauche, alors tout puissants, affirma encore leurs exigences. L'adhésion retentissante et publicitaire de Picasso au parti communiste est caractéristique. Le fait que ce peintre espagnol présidait un comité d'épuration des peintres français est fort extraordinaire. Un de nos collaborateurs, qui signe d'un nom à particule, Noël de la Terrasse, ayant critiqué sévèrement un peintre "de gauche", non pas à cause de son parti mais à cause de sa peinture, se vit injurié par un correspondant qui lui écrivit notamment que si lui avait "l'épée flamboyante de la noblesse embaumée", lui avait "le poignard du peuple vivant". C'est à éclater de rire , mais significatif. (*)

  Pourtant, par un curieux contresens, certains journaux passant pour être de droite possèdent des critiques d'art qui soutiennent systématiquement la peinture dite de gauche, par exemple André Warnod au "Figaro", pour citer un cas typique.

  Néanmoins, de même que la peinture d'extrême-gauche a fleuri pour des raisons politiques (est-ce dans le dessein de troubler les élites), il se pourrait que pour des raisons politiques encore, cette peinture tombât en disgrâce.

  A ce moment-là, verrons-nous certains critiques d'art, certains fonctionnaires continuer de la soutenir ?

  Ainsi, il est permis de croire que plus d'une fois on s'est servi de l'art à des fins politiques, et même d'une façon d'autant plus efficace qu'elle est insidieuse et que la plupart des gens ne s'en méfient pas.

  Note (*) : Cette sortie contre la "noblesse embaumée" est encore plus comique quand on sait que ce Noël de La Terrasse n'est autre que Léon Gard lui-même sous un pseudo : Noël étant l'anagramme de Léon et Terrasse le nom de jeune fille de sa mère (note de Thierry Gard).

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Aux yeux de Léon Gard, l'art est devenu pour la politique de cette époque un moyen d'abrutissement.

Le Sacre de Napoléon par Jacques-Louis David peint entre 1805 et 1807. David était le peintre officiel de Napoléon I°.

Notre histoire

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