"La Botte d'asperges" par Léon Gard (huile sur toile, 35 X 27 cm, vers 1940)
Léon Gard n'aimait guère les reproductions photographiques (surtout en couleurs ) dont il ne manquait pas de souligner la vulgarité et la trahison à l'égard des peintures originales :
Les reproductions d'œuvre d'art en couleurs ne sont ni exactes envers l'original ni exactes entre elles : plus jaunes, plus bleues, plus mauves, plus grises, etc.
Ces nuances qui peuvent paraître négligeables à beaucoup de gens sont pourtant essentielles, car le chef-d’œuvre tient souvent à peu de chose, et Léon Gard a raison de dire :
En toute chose, c'est la nuance qui fait tout, le poids qui fait pencher la balance : une nuance de plus et vous êtes mort ; une nuance de moins et vous êtes vivant. Une nuance crée l'oeuvre réussie, une nuance fait qu'elle ne l'est pas. Une nuance fait l'hérésie ou atteint le point juste. C'est la nuance qui fait la beauté ou la laideur : si le nez de Cléopâtre, etc.
Il ne faut pas mépriser le "rien" ou ce qui apparaît tel, car le rien est tout. En médecine, le rien est la dose qui fait le poison ou le remède, la vie ou la mort. En art, le rien fait les chefs-d’œuvre. Si le blanc de la pivoine de Manet était moins rosé ou plus rosé ce ne serait plus un Manet.
Cette réflexion est d’autant plus vraie pour Léon Gard qu’il appartient à cette catégorie de peintres qui est la plus desservie par la reproduction photographique : celle des grands coloristes qui traquent la couleur dans ses manifestations les plus ténues, dans les ombres claires ou profondes, dans les jeux interactifs des reflets, dans les halos qui noient les contours des objets, dans les vibrations de l’atmosphère, toutes choses que l’objectif photographique déséquilibre, noircit, opacifie, affadit, rend atones.
Léon Gard n’est pas un peintre de la ligne pure, même s’il l’admire chez ses grands serviteurs Ingres et Raphaël, entre autres, et s’il a su lui rendre hommage à sa mesure dans quelques œuvres. Mais son travail est généralement assez rude, son pinceau parfois peut paraître un peu ivre. C’est qu’il ne se soucie guère, la plupart du temps, de dissimuler sa technique, au risque de choquer l’œil qui aurait encore le regard bourgeois des amateurs de Meissonnier, de Bouguereau ou de Gérôme : il ne « blaireaute » pas, il se refuse fréquemment, à l’instar de Cézanne, à fondre les tons entre eux, pour marquer la finesse de l’œil ; il empâte souvent généreusement à la façon de Van Gogh, non par maniérisme mais pour obtenir cette vibration et cette intensité dans le raffinement qui caractérisent ses toiles comme celles de son grand aîné. Certaines de ses natures mortes (il en intitulera une "hommage à David de Heem") montrent qu’il pouvait avoir le goût du détail, mais son tempérament pictural dominant (et sans doute aussi le manque de temps qu'exige le genre) le ramène inexorablement aux masses relativement simplifiées à la Rembrandt dernière manière. A ce sujet, il dit : "Il est important que la masse soit exacte ; c'est même d'une importance primordiale, mais ce n'est pas une oeuvre d'art en soit, et ce n'est que l' ABC de l'art. La masse doit être infiniment nuancée et d'une valeur juste, ce qui n'est pas donné à toutes les visions. Le détail adorable des Primitifs ou le détail merveilleux d' Holbein doit s'inscrire dans la masse et non la détruire. La masse peut être indiquée de telle sorte qu'elle suggère le détail sans le faire, comme chez Vélasquez ou Manet, mais il faut pour cela que cette masse soit diablement juste quant aux valeurs." Il pose aussi l’immense problème de l’ombre : "Pour que la partie ombrée ne cause pas la mort d'un tableau, c'est-à-dire en créant une zone inerte, il faut qu'elle soit lumineuse. Une ombre doit donner l'impression qu'elle peut changer de place et non pas ressembler à une tache figée : une ombre doit exprimer autant de vie qu'une lumière."
Finissons par cette considération générale de Léon Gard pour compléter les problèmes déjà abordés plus haut :
La nature offre à la fois toutes les sortes de phénomènes visuels, alors que l’art n’en peut exprimer que d’une sorte dans une même œuvre. Des aspects qui, dans la nature, sont confondus, s’excluent, en effet, dans une œuvre d’art. Par exemple, la pureté de ligne, le « fini » et le « lumineux » se trouvent dans la nature en même temps et l’un dans l’autre : il serait donc exact de peindre « fini » et « lumineux ». Or, dans la peinture, l’expérience prouve qu’on ne peut obtenir à la fois l’un et l’autre, il faut choisir. « La finesse exclut la touche », écrivait Baudelaire. « L’amour de l’air, écrivait-il encore, veut l’usage des lignes noyées et flottantes ». Les phénomènes lumineux, intenses, le clair-obscur, les vibrations colorées, ne s’expriment que faiblement par la manière très « finie », car ils exigent des effets d’opposition et d’enveloppement qui, ne produisant leur résultat qu’à une certaine distance, détruisent nécessairement la netteté et le charme du détail. Van Eyck, Boticelli, Cranach, Holbein, peignent très « fini », recherchent une ligne très pure : ils sont peu luministes. Rembrandt, Goya, Turner, les Impressionnistes sont luministes : leur peinture est peu « finie », peu soucieuse de pureté linéaire. Tous, sous des angles différents, sont exacts. Non seulement ils sont exacts, mais c’est parce qu’ils sont exacts, mais c’est parce qu’ils le sont merveilleusement qu’ils ont du génie. Ainsi, sans cesser d’être exact, chaque artiste peut exprimer un aspect des choses qu’aucun artiste n’a exprimé avant lui : « Les auteurs les plus originaux, dit Goethe, ne sont pas ceux qui apportent du nouveau, mais ceux qui savent dire des choses connues comme si elles n’avaient jamais été dites avant eux. »
C’est donc l’esprit armé de cette prudente réserve à l'égard des reproductions photographiques, et guidés par ces considérations sur la peinture de Léon Gard, que nous présentons quelques unes de ses œuvres, accompagnées d’un choix de réflexions du peintre ou d'autres artistes et penseurs qui nous a semblé approprié, et dont nous espérons qu'il pourra aider sainement les jeunes gens qui aiment sincèrement l'art de la peinture et qui ont un don à développer dans ce domaine.
Enfin, il faut signaler que certaines des œuvres représentées sur ce site ne sont pas localisées à l'heure actuelle, et ne sont connues que par des photos de mauvaises qualité. Nous avons tenu néanmoins à les présenter, en espérant que les propriétaires de ces œuvres les reconnaissent un jour et se manifestent.
LA NATURE MORTE
(par Léon Gard)
Il a fallu des siècles pour comprendre ou pour admettre que la religion, la mythologie, la figure humaine, ne sont pas la seule source d’art : ce n’est guère qu’au dix-septième siècle que les peintres ont commencé de faire des tableaux de nature morte. On s’est aperçu que les choses inertes, soit par nature, soit parce qu’elles ont cessé de vivre, peuvent contenir une grande beauté. Ce qu’on a moins compris, peut-être, c’est que n’importe quel élément de nature morte n’offre pas un bon thème artistique. L’art plastique est une recherche d’harmonie visuelle dont la règle est le culte de la nature, et qui peut se résumer dans cet article de foi : en fait d’harmonie, la nature ne se trompe jamais. Le principe vaut au-delà de l’art même ; ceux qui se sont amusé à le contester, ne sont que des sophistes et faiseurs de paradoxes. Malheureusement c’est nous qui nous trompons parfois dans notre façon de consulter. Il nous arrive d’invoquer la nature, alors qu’en fait, ce n’est point de la nature qu’il s’agit. Par exemple, si nous avons sous les yeux une affreuse potiche, ce serait stupide de la peindre au nom de la nature, car, en réalité, elle ne l’exprime point. Mieux vaut peindre un crouton de pain avec un morceau de fromage (que de merveille Chardin n’a-t-il pas tirées des plus humbles objets !) qu’un prétendu objet d’art qui, par sa forme et sa couleur vicieuse, contredit toutes les œuvres du bon Dieu. Je vais plus loin : l’innocent bouquet de fleur, risque, neuf fois sur dix, de n’être pas un bon élément artistique. On dit que l’usage de placer des fleurs dans un vase rempli d’eau pour décorer les appartements a été introduit par Berthe au Long Pied, la mère de Charlemagne. C’est peut-être prêter beaucoup d’initiative et d’influence à cette aimable dame. Quoi qu’il en soit, l’innovation fut-elle très heureuse ? Les fleurs ne sont certainement pas faites pour être enlevées à leur décor de feuilles et de terre : leur couleurs vives, adorables dans un parterre, devienne d’une crudité intolérable lorsqu’elles sont isolée et serrées en bouquets, et comme disent les peintres, elles « viennent en avant ». La petite violette, découverte sous l’herbe, est exquise ; par contre, j’ai toujours eu l’œil blessé (j’en demande pardon aux gentilles bouquetières) par la grosse tache vulgaire d’un bouquet de violettes. Une fleur coupée est souvent stupide. Un bon peintre, consciemment ou non, use d’artifice pour atténuer sa crudité et sa raideur. L’inconvénient est le même pour les fruits qui ne sont pas de chez nous et qui exige leur cadre exotique : rien n’est plus difficile à harmoniser dans nos murs qu’une orange ou un citron, car leurs couleurs sont stridentes. Un vrai peintre s’en tire toujours, mais les biais qu’il lui faut prendre sont la preuve de ce que j’avance. Tout différents sont les fruits et les légumes de nos pays ; est-ce parce qu’ils sont faits naturellement pour paraître sur nos tables qu’ils restent toujours nuancés et harmonieux ? Quant aux fromages, aux vins, aux viandes, aux pâtisseries, ce sont des éléments merveilleux avec lesquels aucune bévue n’est possible, sinon de les mal voir…
La nature morte offre à l’artiste un remarquable exercice de composition. Un portrait n’étant qu’un même objet, demande surtout à être tourné et éclairé d’une certaine façon. D’un paysage, s’il ne contient aucune construction humaine, auquel cas il faut parfois supprimer ou modifier, on fait un chef d’œuvre en copiant littéralement. Mais il est rare que les éléments d’une nature morte se présentent tout composés : il faut les grouper.
Léon Gard
Dans cet "Hommage à David de Heim" (huile sur toile, 73 X 60 cm, Paris, 1950) et, ci-dessous, "le Gâteau de Savoie" (huile sur toile, 73 X 60 cm, Paris, 1950) Léon Gard montre de quelle façon il pouvait parfois s'adonner au plaisir de la ligne pure et du "fini".
Dans cette nature morte aux "Oranges et chaudron de cuivre" (huile sur toile, 65 X 54 cm, Paris, 1950) Léon Gard pose un des plus grands problème de la peinture en tentant de concilier un "fini" relatif, le charme du détail, et le "lumineux".
Comparez avec, ci-dessous, la "Nature morte aux chrysanthèmes" (huile sur toile, 73 X 60 cm, Toulon, 1931), entièrement vouée au "lumineux" et aux vibrations colorées. Cette dernière est peu soucieuse de la pureté linéaire, le détail est négligé, la composition travaillée au couteau prend toute sa force à une certaine distance par ses effets d'opposition et d'enveloppement.
Léon Gard s'est exercé à la nature morte dés son plus jeune âge. C'est un genre qu'il affectionnait particulièrement et où il a montré au plus haut point le raffinement de son œil dans l'observation des nuances les plus délicates que produisent les objets exposés aux caprices de l'ombre et de la lumière. L'article de lui ci-contre montre de quelle façon il envisageait ce genre.
Ci-dessous un ensemble de natures mortes de la "période toulonnaise" (1926-1931) qui, à l'instar de la "nature morte aux chrysanthèmes" présentée plus haut, illustre les recherches de Léon Gard dans l'expression des phénomènes lumineux, intenses, des vibrations colorées.
"Poires et carafe de verre" (huile sur toile, 46 X54 cm, Toulon, 1927).
"Carafe d'eau et aubergines" (huile sur toile, 70 X 55 cm, Toulon, 1930)
"Tomates et citron" (huile sur toile, 73 X 60 cm, Toulon, 1930)
Cosmos et chaudron de cuivre (huile sur toile,
65X 54 cm, Toulon, 1930)
Vase de fleurs aux arums (huile sur toile, 81 X 65 cm,
Toulon, 1927)
L’ŒIL DE PEINTRE
On a trop coupé un cheveu en quatre pour en conclure finalement qu’on ne savait pas à quoi on reconnaissait une peinture faite pour traverser les âges.
Il est pourtant de fait que la pierre de touche, ce qui fait qu’un tableau reste valable au bout de cinquante ans, par exemple, et de plus en plus, c’est le raffinement visuel de ce tableau, c’est-à-dire que ce tableau a été fait par un œil de peintre.
En réalité, un ton n’est pas fin en soi mais par rapport à un objet représenté. Par exemple, dans la célèbre nature morte de Manet, qui est présentement au musée du Jeu de Paume (*), tableau à la fois raffiné et cher par définition, le ton brun du fond est hautement raffiné par rapport au ton des pêches, du raisin, des amandes et de la nappe blanche, et les tons de ces derniers sont raffinés entre eux et par rapport au ton brun du fond.
On ne peut pas se satisfaire d’un soi-disant raffinement calculé et conventionnel, morne ou affadi. Ce qu’il nous faut, c’est un raffinement visuel spontané, naturel et vrai, car la nature, qui est parfois éclatante et qui de toute façon chante toujours, n’est jamais stridente, terne ou fade de ton et de forme : avoir le don d’exprimer ces rares vertus, c’est la vérité picturale, c’est cela un œil de peintre.
Un œil vulgaire, aussi précis et exact, dans un certain sens, qu’il soit, n’est pas l’œil d’un peintre, et beaucoup de peintres figuratifs, avec des qualités, ont néanmoins un œil vulgaire.
On confond souvent le sujet qui passe pour vulgaire, selon une mode plus ou moins éphémère, et la vulgarité oculaire. Courbet, qu’on jugeait vulgaire personnellement et souvent par le choix de ses sujets, est merveilleusement fin dans sa palette. Manet est extraordinairement raffiné et Renoir, qui s’y connaissait, disait de Cézanne : « Comment fait-il ? Quand il met un ton à côté d’un autre, c’est toujours très bien ». Malgré ses gaucheries, ses manies, Utrillo, dans sa bonne époque, est d’un raffinement, d’une distinction prodigieux. Nul n’a jamais peint de vieux murs ou même de neufs d’une façon aussi exquise. La grande peinture, c’est cela. Pour employer une comparaison inférieure mais très compréhensible, la peinture c’est comme la gastronomie : un rien fait que c’est délicieux ou exécrable.
Ce rien, n’est certes pas à la portée de tout le monde mais plus facile à voir qu’on ne dit quand on n’embrouille pas les cartes. L.G.
(*) Maintenant au Musée d'Orsay
"Oranges, Ruscus et sucrier" (huile sur toile,
73 X 60 cm, Toulon, 1929)
"Harmonie en gris" (huile sur toile, 73 X 60 cm, Toulon, 1928)
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