Introduction

  Pour comprendre l'histoire de l'art, on ne peut ignorer le rôle majeur que la politique y joue. A toutes les époques, la politique influence l'art d'une façon ou d'une autre, en bien ou en mal, ouvertement au service des princes laïques ou religieux dans les grandes périodes de l'art sous l'Ancien Régime, ou marquant la prise de pouvoir de la bourgeoisie après la Révolution Française, ou servant de propagande à une idéologie nationaliste, etc. L'art s'épanouit alors ou dégénère, prend une forme ou une autre, plus ou moins noble ou plus ou moins discutable, voire détestable, à l'image de l'idéal ou de la cause qu'il sert.


  Mais l'influence de la politique dans l'histoire de l'art du XX° siècle a ceci de particulier que cette influence s'exerce sur un art qui se scinde en deux blocs antagonistes : d'un côté l'art figuratif pur, de l'autre côté l'art "abscons" (non-figuratif ou figuratif déformant, cubisme, etc.) . De plus, comme nous le verrons, cette influence va s'exercer en grande partie de manière occulte après la seconde guerre mondiale et durant toute la guerre froide entre les Etats-Unis et l'URSS. Il ne s'agit même plus, comme pour les grands mécènes d'antan, de distinguer les meilleurs artistes en fonction de leurs qualités intrinsèques, de leur capacité à embellir villes et cités, palais et hôtels pour le prestige des rois, des princes ou des bourgeois, mais pour ce qu'ils peuvent représenter symboliquement en termes d'idéologie : liberté, progrès pour les uns, désordre et décadence pour les autres, ces qualités et ces défauts étant interchangeables au grès du vent politique.

  L'art "abscons" est considéré au début du XX° siècle comme appartenant essentiellement aux milieux intellectuels de gauche, voire d'extême-gauche. Le grand public, dans sa majorité, de quelque nation qu'il soit, y reste hermétique. L'URSS le condamne officiellement par l'organe de la Pravda.

  Mais tandis que l'art abscons peine à gagner l'estime des peuples et rencontre toujours de vives oppositions dans les milieux artistiques et intellectuels jusqu'à la seconde guerre mondiale, la Libération lui donne un regain de vigueur. Honnis par l'Allemagne nazie, il devient pas association un symbole de liberté. Les communistes persécutés par les nazis et très actifs dans la Résistance se retrouvent eux aussi en position de force. L'alliance entre l'art abscons et les communistes est célèbrée par l'adhésion tapageuse en 1944 de Picasso au parti communiste français dont le journal "l'Humanité" se fait l'echo. Le mentor du parti communiste français en la personne du parti communiste soviet, pourtant hostile à l'art abscons et à Picasso en particulier, laisse faire dans un premier temps où le plus important pour eux est de voir le communisme s'implanter en France : il sera temps de remettre de l'ordre plus tard.

  Par opposition à l'art abscons symbole de liberté et de progrès, l'art-figuratif devient dès-lors l'art des passéistes, des réactionnaires, voire des nazis ou des collabos.

  Les débats sur l'art dérivent vite vers ce qu'on nomme aujourd'hui "le point Godwin", c'est-à-dire le moment ou dans la conversation tout argument spécifiquement artistique est balayé par le soupçon ou l'accusation d'être un "réac" ou un "nazi".

  Léon Gard dénonce cette situation à partir de 1946 et s'interroge dans plusieurs articles sur le rôle pernicieux pour l'art joué par la politique dans la guerre froide entre le bloc de l'Ouest et le bloc de l'Est.

  "Le spectre nazi a bon dos" s'exclame léon Gard, " Il y a beaucoup trop de gens qui, lorsqu'ils sont à court d'arguments sur un point quelconque, répondent froidement : Vous favorisez la propagande nazie! Le truc qui commence à s'user un peu, ne laisse pourtant pas d'être assez irritant, et pour tout dire assez antipathique.

  "Dans quel monde vivons-nous, et quand donc en finira-t-on avec ces méthodes de Tartuffe ? Quoi ! on n'aura pas le droit de dire qu'on n'aime pas la peinture de Durand ou de Dupont, sans se faire envoyer au nez qu'on est le complice des nazis ?

  "Faudra-t-il qu'aucun domaine, même le domaine de l'art, ne soit épargné, que tout soit souillé par le virus politique, et qu'on ne puisse aimer ou ne pas aimer tel tableau, tel livre, tel spectacle, sans être catalogué "rouge" ou "réactionnaire" ?

  "Faudra-t-il, enfin, qu'un groupe d'artistes et de politiciens amis de ces artistes s'arrogent le droit de baptiser recrue du nazisme tout individu suspect de ne pas admirer les oeuvres des artistes en question ?

  "Heureusement, il existe encore en France des gens qui aiment la clarté, qui disent qu'il pleut quand il pleut, et qui ne sont pas disposés à laisser dénaturer leur pensée et leur attitude.

  "Est-il nécessaire d'affirmer qu'il n'entre point dans notre programme de persécuter des artistes et que nous ne voulons, au contraire, que nous défendre contre la persécution dont certains artistes et leurs amis poursuivent férocement d'autres artistes, et contre leur prétention exorbitante d'être les seuls représentants de l'art moderne français : comme bien souvent, ces apôtres bruyants et grandiloquants de la liberté sont trop portés à commettre des crimes en son nom.

  "Quant à nous, nous aimons fort la liberté, mais nous en parlons un peu moins haut, et tâchons surtout d'en faire un bon usage."

  Dans un article de novembre 1946, Léon Gard rappelle que "plus d'une fois on s'est servi de l'art à des fins politiques" :

L' Art et la Politique


  On dit couramment que l'art n'a rien à voir avec la politique. C'est pure hypocrisie, car dans la pratique ces deux domaines ne cessent de s'interpénétrer.


  N'y a-t-il pas eu de tout temps, soit en littérature, soit en peinture et en sculpture, soit en musique des sujets recommandés, sinon imposés, et des sujets interdits selon l'époque ? Sans les fantaisies luxueuses des princes, les Raphaël, les Michel-Ange, les Léonard de Vinci, les Titiens, les Velasquez, les Rubens auraient-ils jamais peint de grandes compositions ? Lebrun n'a-t-il pas passé sa vie à glorifier Louis XIV en peinture ? David n'a-t-il pas été député à la Convention, n'a-t-il pas peint les effigies mortuaires de Marat et de lepeletier de Saint-Fargeau assassinés ? Ensuite, n'at-il pas été le peintre du Sacre ? Puis n'est-il pas mort en exil ? Rubens, le peintre ambassadeur, n'a-t-il pas peint dans la galerie Médicis les épisodes principaux de la vie politique de Marie de Médicis ?


  De nos jours, on est allé plus loin. Non contents de faire de la politique, certains artistes décidèrent qu'il y aurait un art de droite un art de gauche. Comme en démocratie la politique a tendance à pencher toujours plus à gauche, on conclut que plus l'art serait de gauche, meilleur il serait et plus il aurait d'avenir. Quant à l'art dit de droite, ce serait l'art de tous ceux qu'on dédaigne, qu'on n'aime pas ou que l'on craint, et que l'on baptiserait suranné, retardataire ou réactionnaire. Il y a quelques mois encore — cette folie commence à se calmer — celui qui peignait une pomme d'après nature en s'efforçant de la faire telle qu'il la voyait, était qualifié froidement de peintre pro-nazi. Cette extravagance s'explique au moins par le fait que les Allemands, par peur du désordre qu'elles pouvaient provoquer dans les esprits, ayant proscrit certaines conceptions picturales, les représentants de celles-ci furent automatiquement jetés dans la résistance. De là leur tendance, à la Libération, à ne juger bonne que leur peinture et condamner celle des peintres qui n'avaient pas été condamnés par les nazis. Leur incorporation aux partis d'extrême-gauche, alors tout puissants, affirma encore leurs exigences. L'adhésion retentissante et publicitaire de Picasso au parti communiste est caractéristique. Le fait que ce peintre espagnol présidait un comité d'épuration des peintres français est fort extraordinaire. Un de nos collaborateurs, qui signe d'un nom à particule, Noël de la Terrasse, ayant critiqué sévèrement un peintre "de gauche", non pas à cause de son parti mais à cause de sa peinture, se vit injurié par un correspondant qui lui écrivit notamment que si lui avait "l'épée flamboyante de la noblesse embaumée", lui avait "le poignard du peuple vivant". C'est à éclater de rire , mais significatif. (*)

  Pourtant, par un curieux contresens, certains journaux passant pour être de droite possèdent des critiques d'art qui soutiennent systématiquement la peinture dite de gauche, par exemple André Warnod au "Figaro", pour citer un cas typique.

  Néanmoins, de même que la peinture d'extrême-gauche a fleuri pour des raisons politiques (est-ce dans le dessein de troubler les élites), il se pourrait que pour des raisons politiques encore, cette peinture tombât en disgrâce.

  A ce moment-là, verrons-nous certains critiques d'art, certains fonctionnaires continuer de la soutenir ?

  Ainsi, il est permis de croire que plus d'une fois on s'est servi de l'art à des fins politiques, et même d'une façon d'autant plus efficace qu'elle est insidieuse et que la plupart des gens ne s'en méfient pas.

                                                       ****

  Dans le contexte de l'après-guerre, Léon Gard s'interroge sur le rôle politique de l'UNESCO à travers l'art.

  L’UNESCO naît en 1946. L’année suivante, elle organise à Paris, au Palais de Tokio, une exposition internationale de peinture.

  Léon Gard s’étonne alors, dans un article publié dans la revue Apollo, de la place exorbitante que cette exposition accorde à la peinture non figurative au détriment de la figurative — ce qui ne correspond nullement à la réalité artistique de l’époque dans aucun des pays représentés, où l’hostilité de l’opinion publique et du milieu artistique à l’égard de la peinture non-figurative est nettement majoritaire.

  En avril 1966, le New-York Times révélera que  le Congrès international pour la liberté de la culture (CILC) reçoit depuis sa fondation un financement de la CIA. En 1967, les magazines Rampart et Saturday Evening Post enquêteront à leur tour sur le financement par la CIA d'un certain nombre d'associations culturelles anticommunistes dans le but de gagner le soutien des sympathisants progressistes de l'Union soviétique. Ces reportages furent crédités par une déclaration d'un ancien directeur de la CIA admettant le financement par la CIA d’opérations occultes menées sous le couvert du Congrès. L’affaire fera scandale.

  Mais c’est en 1995 que l’ex-agent de la CIA, Daniel Jameson, révèlera pour le quotidien britannique The Independent toute l’ampleur de l’action de la CIA durant la guerre froide, et notamment sa vaste campagne de propagande en faveur de peintres américains non-figuratifs (les « expressionnistes abstraits »).

  Cette opération de grande ampleur dans le domaine de l’art visait à façonner une image de l’Amérique championne de la liberté et de la modernité face au totalitarisme et à la rigidité culturelle de l’Union Soviétique, laquelle, à travers son organe de presse La Pravda, condamnait résolument la peinture non-figurative (Picasso, pourtant affilié au parti communiste français depuis 1944, était lui-même nommément visé par cette condamnation).

  Soulignons que l’Union Soviétique ne figure pas dans les vingt membres fondateurs de l’UNESCO et qu’elle n’y siègera pas avant 1954. Les Etats-Unis, au contraire, y jouent un rôle prépondérant dès 1946 ;   au plus fort de la guerre froide, de 1952 à 1958, deux hommes politiques américains  se succèdent à  la direction générale de l’UNESCO.

  Dès lors, il est difficile de ne pas faire le rapprochement entre les agissements de la CIA et certaines positions de l’UNESCO dans le domaine des arts et de la culture.

  Quand il écrit son article, Léon Gard ignore tout des agissements de la CIA qui ne seront révélés que des décennies plus tard. Mais il regarde d’un œil soupçonneux le parti-pris de l’UNESCO sur l’art pictural. Il s’interroge en janvier 1947 :

 

                     

                             Qu’est l’UNESCO ?

                  

  Il fallait s’y attendre. Le parti communiste français qui est, aujourd’hui, un parti politiquement « arrivé », et non plus comme jadis un parti révolutionnaire en quête de motifs de troubles et de désordre, manifeste son désir de ne plus tolérer l’art dit d’extrême-gauche, c’est-à-dire le cubisme, le néo-cubisme, le non-figuratisme, qu’il s’était activement employé jusqu’à présent à introduire et à protéger. Mais les représentants de cet art ayant acquis honneurs et places, trouvent fort mauvais d’être tout à coup menacés d’être descendus de leur piédestal.

  La forme d’impartialité qu’adopte M. Pierre Hervé, augure de l’Humanité n’en laisse pas moins clairement comprendre que leur règne est fini : « Y a-t-il une conception du monde communiste qui doit s’exprimer dans l’art ? Oui.

 « Y a-t-il une condamnation a priori par le parti communiste de certains moyens d’expression ? Non ».

  M. Pierre Hervé conteste fort explicitement que des conceptions telles que le néo-cubisme, par exemple, puissent être tenues pour articles de foi et, pour sa part, il regarde d’un œil peu bienveillant « ces inventions bizarres » dont il « ne voit pas la nécessité ».

  Il faut bien admettre que les Picasso, les Pignon et autres, doivent en prendre pour leur grade.

  Ainsi nous sommes heureux d’avoir été les premiers, à Apollo, à laisser prévoir que le parti communiste français était en voie d’abandonner la carte de l’art abscons, pensant désormais en avoir une plus opportune à jouer.

  Pourtant, comme toujours, les gens en possession de situations profitent de la force acquise, s’aggripent, ne veulent point lâcher pied et demandent du renfort.

  Comme toujours, il se trouve quelqu’un pour accueillir et protéger les mécontents afin de s’en servir à l’occasion.

  Au moment précis où les communistes se querellent sur la façon de poser les problèmes esthétiques et plastiques, l’UNESCO, prétendant dans ses déclarations faire appel aux manifestations intellectuelles et artistiques les plus décisives de notre époque, organise dans la pratique des expositions d’art très partiales et qui ne réalisent aucunement ce besoin de confrontation équitable qu’il invoque tout d’abord.

  Ainsi, il est flagrant que dans l’exposition de peinture ouverte au musée d’Art Moderne, la section française ne représente pas l’art français contemporain. Dès lors, on n’en tire point la leçon profitable à la culture du monde, laquelle est précisément l’objet avoué de cette exposition. Mais ce que nous y observons quant à la section française est moins étrange que la façon dont on y conçoit la représentation des différents pays étrangers. La Grande-Bretagne qui, dernièrement, avait marqué vigoureusement son hostilité au cubisme à l’occasion d’une exposition de Picasso à Londres, parut être devenue, si l’on s’en fie à l’UNESCO, le dépotoir de tous les cubistes, tous les non-figuratifs, tous les surréalistes. Par contre, la Russie et l’Italie sont purement et simplement absentes, ce qui est inexplicables.

  Voici comment se définit lui-même l’UNESCO : « Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture ».

  Puis, voici comment, par des inscriptions placées en évidence dans la salle précédant les salles d’exposition, l’UNESCO s’exprime :

  « L’incompréhension mutuelle des peuples a toujours été, au cours de l’histoire, à l’origine de la suspicion et de la méfiance entre nations par où leurs désaccords ont trop souvent dégénéré en guerre. »

  Voilà de belles paroles. Mais si tant est que les guerres soient inévitables — et je veux bien en admettre l’hypothèse — il faudrait d’abord ne pas commencer par en dissimuler les véritables causes, lesquelles ne sont tant point l’incompréhension entre les peuples que le heurt d’intérêts contradictoires entre les nations.

  Sur une autre pancarte l’UNESCO développe sa pensée : « La dignité de l’homme exigeant la diffusion de la culture et l’éducation de tous en vue de la justice, de la liberté et de la paix, il y a là pour toutes les nations des devoirs sacrés à remplir dans un esprit de mutuelle assistance. »

  Certes, la diffusion de la culture et l’éducation de tous sont souhaitables, mais il est indispensable pour réussir que les moyens de culture et d’éducation constituent des informations exactes. Or, les renseignements que donne l’UNESCO sur la production picturale des différents pays représentés à l’exposition du Palais de Tokyo sont faux. On peut même dire que cette exposition fut organisée d’une façon honteusement partiale. La peinture qui est censée y représenter les différents pays qui y figurent ne représente nullement ces pays, heureusement pour eux. Certes, je parle de l’ensemble, et il n’est pas impossible en épluchant, d’y découvrir une œuvre de mérite. Mais le fait frappant est que l’art saugrenu y domine outrageusement, et cela que l’on soit au Canada, en Turquie, en Angleterre ou au Venezuela : c’est à vous dégoûter de voyager, tant il est répugnant de revoir partout des sous-Picasso. Mais il suffit de quelques secondes de réflexion pour comprendre que le vrai monde n’a rien à voir avec celui auquel l’UNESCO voudrait nous faire croire. De même que nous savons très bien  que les Anglais détestent l’école de Picasso, nous nous doutons un peu que les Anglais fins ne jugent pas le goût français d’après toutes les expositions d’art prétendu français.

  Il  y a ici un tel abîme entre les tableaux exposés et la vie réelle artistique et intellectuelle des pays qu’ils prétendent représenter que la troisième pancarte fait figure de cynique falsification : « L’UNESCO favorise les connaissances et la compréhension mutuelle des nations en prêtant son concours aux organes d’information des masses. Elle recommande à cet effet tels accords internationaux qu’elle juge utiles pour faciliter la circulation des idées par le mot et par l’image. »

  Ce texte est si grossièrement fallacieux qu’on se sent honteux pour ceux qui l’ont rédigé. Et puis, que peut-on penser de « tels accords internationaux » qu’on « recommande » et « juge utiles » pour véhiculer les idées ?

  Si les idées enseignées aux peuples par l’UNESCO sont aussi justes en politique, en morale, qu’en art, sa tutelle n’a rien de rassurant.

  Qu’est-ce-donc cet étrange groupement appelé UNESCO ? Qui l’influence, qui le domine ? En dehors du fait parfaitement clair qu’il dispose de capitaux colossaux, il reste entièrement mystérieux.

  Laissons aux profonds politiques le soin de débrouiller cet écheveau ténébreux.

  Pour nous, à Apollo, voici la question que nous nous bornons à poser :

  Qui, derrière l’UNESCO, protège l’art abscons ?

  Sauf quelques peintres ou sculpteurs aberrants, quelques maniaques, quelques spéculateurs, quelle fraction de l’âme française peut représenter l’art abscons ?

  Les Français n’aiment pas l’art abscons. Les Américains ne l’aiment guère, les Anglais encore moins. Les Russes, après l’avoir encouragé chez les autres le désapprouvent catégoriquement.

  Et pourtant, dans une exposition de propagande culturelle ( ?) en faveur d’une meilleure compréhension ( ?) entre les peuples, l’art abscons est presque seul à représenter l’art mondial moderne. Alors qu’un espace fort discret est accordé aux peintres français non-cubistes, alors que des peintres français notoires sont absents, une place scandaleusement copieuse est octroyée à tout un bataillon de médiocrités cubistes espagnoles assimilées par un inexplicable abus de mots à l’école dite de « Paris ».

  M. Byrnes a dit, paraît-il : « La paix doit être fondée sur la solidarité intellectuelle et morale de l’humanité. » En fait de paix, les peintres abscons sont à elle ce que la bombe incendiaire est au bâtiment : les Russes s’en sont servis pendant des années comme d’un élément d’irritation et de désagrégation spirituelle, et s’ils le condamnent aujourd’hui c’est qu’ils ont leurs raisons, à savoir qu’ils cherchent à rassurer les Français et à donner au communisme français un aspect un peu plus traditionnel.

  Mais les éléments communistes actuellement menacés de disgrâce par leur propre parti, je veux dire ces auteurs d’ « inventions bizarres » dont M. Hervé « ne voit pas la nécessité », sont-ils renfloués par l’UNESCO pour qu’ils puissent se défendre énergiquement et provoquer du désarroi au sein du parti communiste ?

  Veut-on faire resservir ce vieux poison qu’est l’art abscons pour envenimer une fois de plus les querelles afin que les adversaires se brisent les uns les autres ?

  La politique d’abrutissement au moyen de l’art continue.                                                                                                                

Picasso condamné par les Soviets

 

  Après avoir tiré le maximum de désordre social de l'effervescence produite dans les esprits par les doctrines d'art d'avant-garde, l'URSS les condamne aujourd'hui précisément parce qu'elle leur reproche ce même désordre dont elle ne veut plus. Dans cette affaire, l'art ne joue, on le voit, qu'un rôle, hélas, bien accessoire, mais qu'il n'est pas sans intérêt de rappeler à l'heure qu'il est.


  A l'époque de l'avion et de la Souveraineté du Peuple, on constate que, néanmoins, dans beaucoup de cas, des faits de la première importance sont tenus cachés, et ne transpirent que des années après. Nous vivons sous le signe de la démagogie qui est aussi, et c'est inévitable, celui de l'hypocrisie. En dépit du prétendu affranchissement des peuples on a, plus que jamais conservé la diplomatie secrète et les ressources infinies de la politique à double sens et à double fond.

  Certe, ni l' Amérique, ni la Russie, ni la France n'ont inventé la démagogie, puisqu'on la retrouve dans la Rome ancienne, et même chez les Egyptiens, mais les nations modernes la pratiquent profondément et dans toute son ampleur. Come on sait, il s'agit d'obtenir l'adhésion des masses et, cela fait, tout est permis y compris l'écrasement des masses. La formule connue "politique d'abord" correspond en démagogie à "séduction des masses d'abord". La méthode fait spécialement appel à des instincts si grossiers et si actifs — basse flatterie, fausse pitié, envie, prétention, apologie de l'égalité qui n'est que la haine de la supériorité naturelle — et elle s'adresse de préférence à des esprits si obtus qu'elle opère sans qu'aucun d'eux discerne la duperie et sans qu'il se choque même des plus monstrueuses contradictions.

  Ce petit détour dans la politique ne correspond pas, on s'en doute, à une position politique prise par "Apollo", car une doctrine politique resserre les idées dans un cercle trop étroit, trop arbitraire, pour n'être pas incompatible avec l'expression de notre pensée, mais a une considération philosophique de la question, et à la nécessité, dans laquelle nous ne sommes pour rien, de suivre l'art sur un terrain ou d'autres que nous ont commis le crime de le pousser.
C'est parce que le cas Picasso est un des frappants exemples de la dose d'aveuglement, disons même d'imbécilité, à laquelle la cuisine démagogique peut amener le peuple, qu'il nous paraît utile de la montrer sous ce jour.

  D'elle-même, en effet, la peinture de Picasso déplaît au peuple, non pas tant parce qu'elle est mauvaise que parce que le peuple est simpliste, et que les tableaux de Picasso prétendent se situer dans un domaine de choses trop complexes pour lui.

  Pourtant lorsque le peuple est conquis au préalable par la flagornerie, séduit par les promesses d'assouvir certaines envies, on arrive à lui faire avaler les choses qui lui répugneraient le plus s'il n'était pas endoctriné. Ainsi, il a suffi que le journal "l'Humanité" du 5 octobre 1944 fit une publicité étourdissante à Picasso, qui venait à grand fracas d'adhérer au parti communiste et le présentât, sous la plume de Marcel Cachin lui-même, comme le premier peintre du monde, "le maître de la peinture contemporaine", pour que toute la masse des communistes s'inclinât devant le peintre, faisant le genre de tableaux qu'ils aimaient certainement le moins au monde. Les chefs du parti, en battant la grosse caisse autour de Picasso, obéissaient eux-aussi à la consigne, mais du moins jouissaient-ils de l'avantage d'être les chefs du parti.

  Quelle était donc cette mystérieuse consigne qui ordonnait de porter aux nues communistes de France un peintre exerçant un genre de peinture précisément condamné depuis près de vingt ans en URSS ? Qu'on ne dise pas que cela prouve l'indépendance du communisme français à l'égard de Moscou, car le panégyrique sur Picasso de "l'Humanité" du 5 octobre 1944 était tel qu'il eut fait figure de véritable provocation à l'égard de Moscou si Moscou ne l'avait pas approuvé. De plus, M. Marcel Cachin ne se contentait pas de louer Picasso, il invoquait encore l'opinion russe, car il écrivait : "Si l'on interrogeait aujourd'hui les maîtres, les artistes de l'URSS, ils désigneraient Pablo Picasso comme le premier d'entre eux..." Or, c'est un mensonge flagrant, ,puisque depuis 1926 environ les peintres préférés du gouvernement soviétique sont en violente réaction contre le cubisme et la séquelle.

  Dès lors, comment expliquer que M. Marcel Cachin, directeur du journal russophile "l'Humanité", se soit permis non seulement d'aller à l'encontre de l'opinion soviétique, mais encore de mentir effrontément sur ce qui se passe en Russie, pour faire valoir son opinion personnelle contre celle du gouvernement soviétique, comment expliquer que ce dernier n'ait pas imméditement démenti, et comment comprendre enfin, ces énormes contradictions si l'on ne suppose pas que le Gouvernement de Moscou professe deux opinions : l'opinion à l'usage du régime intérieur de la Russie, et l'opinion pour l'extérieur ?

  D'ailleurs la duperie continue. Après avoir fait, pendant des années, ingurgiter Picasso aux masses communistes françaises, on estime qu'il est temps de renverser la vapeur. La "Pravda" déclare aujourd'hui que la peinture de Matisse et de Picasso est une peinture dégénérée : ne s'en aperçoit-elle que maintenant, ne le pensait-elle pas déjà en 44, lorsque "l'Humanité" présentait Picasso comme une des gloires les plus éclatantes du parti communiste, alors que le ralliement au communisme d'un Marquet, par exemple, qui était bien davantage près des goûts picturaux soviétiques, a passé inaperçu ? Et pourquoi attendit-elle 1947 pour prononcer à la face du monde une condamnation analogue à celle qu'avait prononcée dix ans auparavant feu les nazis ? Bien mieux, les chefs communistes français et Picasso lui-même ne savaient-ils pas que cette sorte de peinture était en disgrâce depuis longtemps en Russie, et quelle raison les a poussés à se prêter à cette manoeuvre trouble ?

  Quoi qu'il en soit, on a pu observer qu'en politique l'abrutissement des élites du pays que l'on veut amoindrir est l'objet constant d'une entreprise minitieusement conduite. Sous cet angle, Picasso ne pouvait-il pas être considéré comme un excellent agitateur dans le domaine des beaux-arts, domaine d'autant plus vulnérable qu'il est libre et paraît anodin ?

  Continuons d'examiner la bizarre courbe politique de l'art ultramoderne. Peu après la condamnation à huis clos par les Soviets vint la condamnation retentissante par les Nazis. Pendant ce temps, en France, la peinture de Picasso et compagnie était toujours et paradoxalement étiquetée art d'extrême-gauche, car pratiquement les partis d'extrême-gauche la vantaient et la protégeaient fidèlement comme étant l'art de la liberté, l'art du progrès, l'art de l'avenir et même l'art du peuple, en opposition à l'art réactionnaire et capitaliste. Puis, l'Allemagne et la Russie se firent la guerre. Plus que jamais, les représentants de l'art abscons dont les Soviets s'étaient débarrassés pour leur propre compte furent protégés par les mêmes Soviets sur le territoire français : pourquoi, sinon parce que les ultras-modernes formellement et notoirement condamnés par les Allemands étaient, par la force des choses, violemment anti-Allemands ?

  Aujourd'hui, ces raisons ont perdu leur actualité. Le travail préliminaire d'imprégnation soviétique a obtenu suffisamment de succès en France pour que les manoeuvres des prémices ne soient pas périmées et même jugées impolitiques. Les méthodes de désagrégation indispensables du début peuvent-elles subsister aujourd'hui que les communistes, solidement accrochés en France, songe à une politique nationale et conservatrice ? Dès lors, quoi de surprenant que le rôle d'agitateur d'un Picasso ne soit plus jugé opportun par les Soviets ? Un trop grand nombre de Français avaient fini par remarquer avec quelque apparence de raison qu'un certain travail de termites intellectuels était toujours assumé par des vedettes communistes ou à tendance d'extrême-gauche : ceci ajouté à l'usure des formules dites d'avant-garde est vraisemblablement ce qui cause ce coup de barre soviétique au détriment des dites vedettes, car les augures de Moscou semblent maintenant préoccupés de se faire une réputation de constructeurs.

  Dans tout cela, il ressort une fois de plus que les masses, en apparence tant caressées, tant priées, sont en réalité traitées comme un troupeau d'abrutis auquel on ne suppose pas la moindre capacité de discernement, auquel on ne s'embarrasse pas de donner des explications plausibles, auquel on dit aujourd'hui ceci, et demain cyniquement le contraire.

  Mais ce qui nous intéresse, nous spécialement attachés au destin des arts, ce sont les répercussions possibles de la condamnation de l'art abscons par l'URSS.

  Il faut bien se dire que l'URSS n'est pas seule à cultiver l'abrutissement des pays qu'elle songe à affaiblir.

  Il est flagrant que l'UNESCO (Organisation pour l'éducation et la culture, etc., mais plus pratiquement instrument de propagande fort étrange) a pris en charge, du moins dans ses dernières manifestations, la sorte d'art répudié par les Soviets.

  L'un des nouveaux récifs de l'intelligence française semble donc être jusqu'à nouvel ordre : l'UNESCO.

  Comme nous l'avions laissé prévoir dans un article du 1° janvier 1947 intitulé : "Qu'est l'UNESCO ?", Picasso, condamné par les Soviets, ne ressortit plus à la propagande soviétique, mais cela ne veut pas dire qu'une autre propagande n'essaye pas de l'utiliser. Bien entendu, je ne crois pas utile de supposer qu'il se mette désormais à faire une peinture classique, car il en est parfaitement incapable.

  Il est possible qu'on veuille nous le resservir à une sauce politique différente. A moins que l'UNESCO, elle aussi, ne sente le côté périmé du procédé et qu'elle y renonce.

  Quoiqu'il en soit, le vieillissement, le démodement de certaines formules, de certaines réputations est sensible : restons vigilants, mais peut-être une lueur d'espoir luit-elle à l'horizon.

                                                                                                         L.G.