Prière à l'Acropole

L'Acropole d'Athènes avec le Parthénon.

   Par Léon Gard      

 

  Je considère Ernest Renan comme un très grand écrivain : loin de moi, grands dieux, l'idée saugrenue d'évoquer un morceau aussi parfait que la célèbre "Prière sur l'Acropole". C'est tout naturellement, c'est-à-dire en suivant le cours de mes réflexions un peu amères dans notre monde cahotique que, songeant à la sérénité de l'antique Grèce, il m'est venu l'envie, comme pour conjurer le mal, de faire une prière à l'Acropole. Tout aussitôt, je me suis rappelé qu'Ernest Renan avait choisi un titre presque semblable. Cependant, je ne veux pas renoncer à mon titre, qui résume fort bien ma position, et exprime mon élan. De plus, je veux souligner (en laissant de côté l'inégalité littéraire écrasante pour moi) que j'écris cet article dans une disposition d'esprit toute différente de celle de Renan. Celui-ci, en se tournant vers les Grecs, affirmait sa désaffection du Christianisme. Tandis que je pense, au contraire (dussé-je faire pousser les hauts cris aux prêtres et aux pasteurs), que le monde de Socrate et de Platon est beaucoup plus près du véritable esprit chrétien que le monde chrétien d'aujourd'hui.

  J'ajoute que Renan est allé en Grèce, et c'est sur l'Acropole même qu'il s'est receuilli. C'est pourquoi sa prière, de caractère mystique, doit s'appeler "Prière sur l'Acropole". Pour moi, qui n'ait pas foulé le saint lieu, qui ne connaît la Grèce que par les trésors spirituels et artistiques qu'elle nous a prodigués, ma prière est philosophique et non mystique. Mon esprit s'élance vers l'Acropole, mais mon être physique n'a pas baigné dans l'atmosphère de la cité sacrée. Mon titre est donc : Prière à l'Acropole, et non sur l'Acropole; on sent toute la nuance : je suis ému, non troublé.

  Je fais une prière à l'Acropole par nostalgie d'une Acropole d'Athène de l'Occident.

  Je sais bien qu'on va crier au sacrilège : Et Notre-Dame! et le Louvre! et toutes les merveilles de Paris! enfin, n'est-ce donc pas l'équivalent de l'Acropole d'Athènes? s'écriera t-on.

  Eh bien, non. Tout cela est beau, sublime, même. Mais c'est beau en tant que des objets sont beaux en eux-mêmes, séparément, non pas beaux en tant que ligne de conduite lumineuse, en tant qu'exemple général. Qu'on ne m'accuse pas d'injustice, et qu'on écoute ce génial observateur du monde moderne : "Cette vie creuse, cette attente continuelle d'un plaisir qui n'arrive jamais, cet ennui permanent, cette inanité d'esprit, de coeur et de cervelle, cette lassitude, se reproduisent sur les traits et confectionnent ces visages de carton, ces rides prématurées, cette physionomie où grimace l'impuissance, où se reflète l'or, et d'où l'intelligence a fui " (Honoré de balzac). Qu'on m'excuse d'avoir retiré de ce passage deux ou trois mots particulièrement blessants pour notre civilisation.

  Paris qui, peut-être, reste encore, à notre époque, la capitale spirituelle du monde, n'en est pas moins, vue par l'implacable psychologue, quelque chose comme un enfer, dans lequel un certain nombre de chefs-d'oeuvre de l'art ou de la pensée se dressent comme des accidents éblouissants.

  La vérité est que nous sommes tous courbés par quelque terrible rafale. Nous sommes plongés dans l'agitation et l'inquiétude parce que nous avons perdu le sens de la mesure. Nous avons couru après la jouissance vulgaire, le bien-être mesquin, avec une telle frénésie que voilà longtemps que nous avons dépassé le but, et cependant nous galopons toujours, sans nous apercevoir que le but s'éloigne de plus en plus. Nous confondons confort et bonheur. Nous oublions cette chose capitale qu'il ne sert à rien de réunir tous les éléments du bien-être si nous ne nous trouvons pas nous-mêmes dans la disposition de le sentir.

  Ainsi, nous poursuivons la beauté, nous dépenserions des fortunes pour l'atteindre, pour la posséder, alors que nous ne la voyons pas quand elle est sous nos yeux, parce que nous nous sommes faussé la vue. Nous avons des mets délicieux sur notre table mais nous nous imaginons que ces mets sont médiocres, et nous en rêvons de meilleurs parce que nous vivons si mal que nous nous sommes détruit l'appétit.

  N'avez-vous pas remarqué ce besoin périodique de retour à la nature, à la vie simple, qui se manifeste, souvent avec des excès ridicules, sous la forme du camping ? Notre instinct nous défend parfois, mais cela ne suffit pas ; il y faudrait encore le concours de notre esprit, la pleine conscience de nos actes, des causes qui les déterminent. Il est un degré de civilisation mécanique et financière où c'est le statique qui garde raison sur le dynamique, car lorsque le travailleur travaille à l'éclosion de la catastrophe, le paresseux est plus souhaitable et plus sain.

  Le contre-sens qu'est devenu cette magnifique qualité, le courage au travail, est dû à la disparition de la mesure dans le monde. Les plus grandes vertus servent le mal, les plus grands avantages vont finalement à l'encontre de notre bien-être, le plus grand confort tourne à la plus aigüe des incommodités. Nous avons tout pour le bonheur, pour la beauté, et nous ne savons nous servir de rien. Pour que nous en soyons là, il faut bien que nous ayons perdu la clé de la vie.

  Or, quand on voit, même en image, ce Parthénon dominant l'Acropole, on se sent 'tout chose". Ce ne sont là que quelques pierres posées d'une certaine façon. Cette façon est fort simple, et pourtant, elle communique un contentement qui se rapproche de l'absolu. Quand on pense aux chefs-d'oeuvre de l'architecture, de la sculpture, de la peinture grecques, en général quand on y ajoute les merveilles de poésie, de littérature, de philosophie, qui ont nourri pendant le jeune âge nos ingrates cervelles, comment n'être pas frappé par tant d'homogénéité dans la grandeur et l'harmonie !

  Qu'avons nous fait de la leçon, O Acropole ! Nous sommes tombés une fois de plus dans cette épouvantable erreur humaine : en faisant plus fort, plus vaste et plus vite, nous avons cru faire mieux. Hélas !

  Hélas, la Tour Eiffel a 300 mètres, le Parthénon n'en a guère que 18. Mais c'est le Parthénon la montagne, et la Tour Eiffel la taupinière. Au reste, quel est le monument de Paris de 18 mètres de haut comparable au Parthénon ?

  Quand nous aurons compris cela profondément, alors peut-être pourrons-nous prétendre à une civilisation et à des arts.

                                                                                    L.G.