Entretien avec un professeur de peinture

                   

                                DU « DONQUICHOTTISME » EN ART

 

                  "Quand l’absurde est outré, l’on lui fait trop d’honneur

               "De vouloir par raison combattre son erreur"     (Jean de la Fontaine)

 

Avertissement : l’article suivant est pour ainsi dire le dénouement d’un long échange d’arguments via Facebook entre E. V., professeur de peinture, ardent partisan de la peinture non-figurative, et moi-même, détracteur de cette même peinture. E.V., en bon professeur, est incontestablement pétri de connaissances et de références considérables dans les domaines des arts plastiques et de la musique. Quand vous débattez avec lui, vos arguments se retrouvent noyés sous une avalanche d’objections érudites et d’apparence profonde. Vous avez beau avoir la conviction que tout ce discours est fait essentiellement de poudre aux yeux, vous ne savez comment le démontrer catégoriquement. Excédé par cette situation, je flattai un peu mon interlocuteur dont j’avais reconnu que la grande jouissance était d’initier le profane aux arcanes de la peinture non-figurative. Je lui demandai de m’initier à la peinture du peintre américain on ne peut plus « abstrait », Barnett Newman, à travers une de ses œuvres dont je lui présentai la reproduction. A partir des commentaires de E.V. sur cette toile, nous avons donné à cette dernière, lui et moi, en collaboration, ce titre fantastique : 

 

             « CONTINUUM DE GRIS QUANT A L’INCOMMENSURABILITE DE L’ETRE »

 

« CONTINUUM DE GRIS QUANT A L’INCOMMENSURABILITE DE L’ETRE »

  Ce que je veux démontrer dans cet article, à partir d’un exemple précis, c’est qu’on peut faire tout un discours philosophico ou métaphysico-artistique autour d’un balai à chiotte, à partir du moment  où une personne ayant acquis une réputation d’artiste (que cette réputation soit méritée ou usurpée) a réussi à convaincre un nombre suffisant de gens que ce balai à chiotte était une œuvre d’art. N’est-ce pas d’ailleurs ce que Marcel Duchamp, avec son génie de mystificateur (et peut-être aussi parce qu’il était désabusé par l’art moderne, voire désabusé par les limites de son propre talent pictural)  a voulu dire avec son « Urinoir » ?

  Quoiqu’il en soit, j’ai voulu faire la démonstration que les interprétations d’E. V. sur les peintures dites « abstraites » (ou, pour parler plus correctement, « non-figuratives », puisque tout œuvre d’art même purement figurative fait nécessairement plus ou moins abstraction de quelque chose) ne sont que les émanations d’un cerveau encombré d’une culture livresque et de théories métaphysiques nébuleuses : c’est ce que j’appelle le « donquichottisme », c’est-à-dire l’art de prendre des moulins à vent pour des géants, des filles de joie pour des princesses, une paysanne dévergondée pour la merveilleuse dulcinée du Toboso ou, encore, des vessies pour des lanternes.  

  C’est ce « donquichottisme » que l’on rencontre si fréquemment chez les critiques d’art et les louangeurs de la peinture non-figurative ou de l’A.C., avec leur extraordinaire verbiage fait d’envolées lyriques. C’est ce « donquichottisme », allié à l’esprit de lucre et à quelques manœuvres occultes (voir la note en bas de page), qui a permis au XX° siècle, non pas d’inventer, certes, mais de porter et de maintenir au niveau d’un art « officiel » cette peinture abstraite  que la grande majorité du public ne validait pas, mais qu’elle a fini par « accepter » à force de  bourrage de crâne, de lassitude  et de battage médiatique. C’est ce même « donquichottisme », ce même esprit de lucre et ces mêmes manœuvres occultes, encore accrus par des décennies d’expérience, qui fabriquent aujourd’hui quasiment de toutes pièces un « Art Contemporain » officiel  écartant tout artiste qui n’adopte pas ses codes et ne rentre pas dans la bonne filière du marché de l’art des Pinault, Arnault et compagnie.

  Mais j’ai choisi de dénoncer, par-dessus tout autre vecteur de déstabilisation de l’art, le « donquichottisme » — parce que je suis convaincu que, sans lui, les forces de la spéculation financière et les soutiens occultes (pour d’obscures raisons politiques), n’auraient pas suffi à imposer ces formes d’ « art » que le public a plutôt tendance à repousser d’instinct.

  Il faut reconnaître que, parfois, les Don Quichotte de l’art sont impressionnants ; très cultivés à la manière d’E.V., pétris d’histoire de l’art et de toutes les théories échafaudées a posteriori sur les peintres figuratifs anciens pour les enrôler sans vergogne sous la bannière des peintres abstraits, ils ont réponse à tout ; prestidigitateurs de haut vol, ils vous sortent à tout moment de leur chapeau des références picturales, musicales, philosophiques, en veux-tu-en-voilà , ici un Nietzsche, là un Deleuze (ce bavard impénitent qui radote sur Cézanne devant des élèves médusés), telle ou telle découverte scientifique censée remettre en question la vision des peintres et la conception de leur art, etc. !

  On peut comprendre que devant un tel déferlement de savoir, de noms célèbres, de références paraissant indiscutables, beaucoup de gens, étourdis, asphyxiés par une logorrhée insaisissable, finissent  par rendre les armes et par rentrer chez eux, penauds, doutant d’eux-mêmes, se demandant s’ils ne sont pas réellement en fin de compte les esprits fermés que ces beaux parleurs laissent entendre qu’ils sont. 

  Eh bien, je veux les rassurer ces braves gens : non, vous n’êtes pas des esprits fermés, et si vous doutez de vous parce que vous êtes humbles et épris de vérité, vous avez aussi le droit de douter de gens qui semblent faire métier de la complication et de l’obscurité. Sacha Guitry disait : « Souvenez-vous que ce qui donne le vertige c'est aussi le vide ! »

 

  Ainsi, je vous révèle que le désormais célèbre « CONTINUUM EN GRIS QUANT A L’INCOMMENSURABILITE DE L’ETRE » est une pure supercherie de ma part et nullement une œuvre de Barnett Newman ! Il s’agit d’un vulgaire carton gris sur lequel j’ai tracé à l’aide d’une règle et de deux craies de pastel prises au hasard cette ligne verticale bicolore. Ce travail de génie m’a pris moins de deux minutes !

  Oh ! Sans doute, E.V. nous dira qu’il est bien facile de ma part de le tromper sur l’auteur de cette « œuvre » avec un pareil montage et à travers une photo. Mais, outre que je n’aurais pas pu faire ça pour pasticher un bon peintre figuratif, il n’en reste pas moins, et c'est bien là l'essentiel, qu’E.V. s’est répandu en propos ridicules sur la dimension mystiques  et dionysiaque d’un vulgaire bout de carton barré de deux traits de pastel dans lesquels, je le jure sur la tête de mon père, je n’ai mis aucune intention métaphysique :

   « Un grand pan de gris, nous dit-il dans son style inimitable, a priori uniforme mais en fait pas du tout , vibrant de touches et de densités très légèrement différents , mais surtout scindé (ici) par une ligne (ici) continue sans début ni fin d'un bord-cadre l'autre , doublée d'une autre ligne plus rouge ondulante... étendue incommensurable (induite seulement car le champ du tableau est limité) de l'Être (tiens ça évoque Heiddeger.. mais j'avoue que j'ai pas pratiqué plus que ça), ligne droite régulière d'une occurrence doublée d'une ligne ''rouge'' de vie ; un peu comme un schéma représentant le temps chronologique sur un tableau d'écolier , mais incarné via la peinture... évidemment tout ça va te sembler du charabia mystico-philosophique , mais c'est pourtant contenu dans le travail de Barnett...  )... quant à ce Barnett , j'ai tout de suite pensé à certaines musiques : regarde le en écoutant ça (ici E.V. met un lien vers une musique que je n’ai évidemment pas pris la peine d’écouter puisque toute la quintessence de ce merveilleux chef-d’œuvre pictural est le fruit de mes entrailles et chante déjà en moi-même…) ça va peut-être commencer à signifier quelque chose en toi... »

  Eh oui, effectivement, ça signifie quelque chose pour moi : ça me confirme qu’E.V. est bien un de ces Don Quichotte de l’art. Cela dit, je n’ai pas cherché à l’humilier mais à démontrer comment des individus très intelligents comme lui peuvent tomber dans un  pareil état d’aberration à force d’une érudition mal utilisée, et je lui dirais volontiers ce que la servante de Don Quichotte s’écriait en pensant à ce dernier : « Que Satan et Barabbas emportent tous ces livres qui ont gâté le plus délicat entendement qui fût dans toute la Manche ».

                                                                                                       (T.G.)

Matériel utilisé pour la confection de ce "Barnett Newman".

Voir l'article de Léon Gard dénonçant en 1951 le "donquichottisme" en matière d'art : "Don Quichotte et l'art moderne" 

Note :  Au début des années 2000 se confirme une rumeur qui circulait depuis quelque temps et que l'on qualifiait volontiers de "complotiste" : l'art abstrait avait été soutenu et promu de façon occulte par la CIA dans les années 1950. Pour quelle raison ? Pas pour des convictions artistiques, ça c'est un point qu'il faut bien ancrer dans les esprits si l'on veut étudier objectivement la question.

  A l'époque, l'Amérique, autant que l'URSS, déteste l'art abstrait. Le président Truman lui-même, exprimant le sentiment de la grande majorité de sa population, déclare, en parlant des Jackson Pollock, Robert Motherwell, Willem de Kooning, Mark Rothko, et autres : « Si ça c’est de l’art, moi je suis un hottentot ».

  Mais l'Amérique a besoin de se donner une image de nation libérale et progressiste, à double titre : d'une part, pour corriger les effets néfastes du macchartysme qui, avec sa chasse aux sorcières des milieux communistes, met à mal le cinquième amendement de la constitution des Etats-Unis, un de ses grands fondements : la liberté d'expression ; d'autre part et en même temps, pour contrarier l'URSS.

  Quoi de mieux pour contrarier l'URSS et se donner le rôle du pays libre, moderne et ouvert d'esprit contre le pays fermé, à la morale rigide et à la politique répressive, que de se montrer tolérant, voire bienveillant à l'égard d'artistes qui ont cette double tare de pratiquer une forme d'art que déteste la population américaine et d'être à la fois considérés comme des sympathisants de gauche ? Quelle giffle pour l'URSS qui n'a de cesse depuis vingt ans de réprimer ses propres peintres abstraits et de déclarer dans la Pravda qu'ils pratiquent un art dégénéré !

  Si l'Amérique a, semble-t-il, remporté cette bataille de la guerre froide en renforçant son image de grande libératrice et de nation "avancée", quelles sont les conséquences pour l'art de cette bataille?

  La réponse n'est guère douteuse. La CIA, en finançant abondamment l'expressionnisme abstrait, en organisant les premières grandes expositions du New American Painting, en révélant les œuvres dans toutes toutes les principales villes européennes du Modern Art in the United States (1955) et Masterpieces of the Twentieth Century (1952), à fait prendre à l'art abstrait une dimension qu'il n'aurait probablement pas atteint de lui-même, et cela au grave détriment de l'art figuratif qui, par contre coup, faisait figure d'attardé et recevait insidieusement le dédain grandissant des critiques d'art et du marché encouragés par ces manoeuvres occultes.

  De ces conséquences, la CIA ne se souciait nullement, vraisemblablement n'en avait-elle même pas conscience. Aujourd'hui, l'ex-responsable de la CIA, Donald Jameson, déclare en souriant :

  « L’expressionnisme abstrait, je pourrais dire que c’est justement nous à la CIA qui l’avons inventé ».

  En vérité, cette plaisanterie n'en est une qu'à moitié.