Les Nabis

Paul Sérusier ("Le Talisman", huile, 27 X 22 cm, 1888)

  Le mouvement nabi (dont les membres sont les nabis) est un mouvement artistique post-impressionniste du début du XXe siècle.

  Nabi est le nom que se sont donné les jeunes peintres qui se regroupent autour de Paul Sérusier et Maurice Denis, vers 1888. Le terme nabi, en arabe, ou nebiim, en hébreu, signifie dans un sens actif "orateur" ou "annonciateur", ou, dans un sens passif, "celui qui est ravi dans une extase" ou "appelé par l'esprit". En Occident, nabi a été traduit par "prophète", "illuminé", ou encore "celui qui reçoit les paroles de l'au-delà","l'inspiré de Dieu" .

  Ce cercle nait d'une controverse autour d'une peinture de Paul Sérusier, Le Talisman, réalisée sous l’influence de Paul Gauguin, rencontré en Bretagne, à Pont-Aven, durant l'été 1888. Gauguin encourage Sérusier à se débarrasser de la contrainte imitative de la peinture, à user de couleurs pures et vives, à ne pas hésiter à exagérer ses visions, et à donner à ses peintures sa propre logique décorative et symbolique.

  Les autres membres du groupe nabi sont Pierre Bonnard, René Piot, Henri-Gabriel Ibels, Edouard Vuillard, Ker-Xavier Roussel, Paul Ranson. En 1891, le Hollandais Jan Verkade, en 1892, le Suisse Félixe Valotton, puis Georges Lacombe, Mogens Ballin, Jozsef Rippl-Ronai, Charles Filiger, Adolph Robbi, ainsi que le sculpteur Aristide Maillol, les rejoignent. 

  Le mouvement ne dure que quelques années. Les nabis, vers 1900, prennent des voies différentes. Il faut toutefois préciser que l'appellation "nabi" n'aura jamais été publique ni revendiquée lors des expositions de ces artistes à l'époque. Son usage courant dans l'historiographie ne date que des années d'après la Seconde Guerre mondiale et ne connaît une plus grande diffusion qu'à partir des années 1980. En effet, au XIXe siècle, le terme est utilisé entre eux par les peintres, non sans une certaine distance, voire avec humour, et il ne recouvre pas non plus une spiritualité réelle ou commune, ni une véritable société rituelle. 

  Maurice Denis, né le 25 novembre 1870 à Granville et mort à Paris le 13 novembre 1943, est le théoricien du groupe. Il définit dans un article de la revue Art et Critique ce qu'il appelle le "néo-traditionnisme", dans sa phrase restée célèbre comme la profession de foi de l'esthétique nabie, souvent interprétée comme une intuition de ce que sera l’abstraction : "Se rappeler qu’un tableau, avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées". Au-delà de l'œuvre de Denis, cette phrase restera comme l'une des premières définitions de l'art moderne prétendant libérer la peinture de la représentation mimétique, à l'aspect iconographique.

  C’est notamment à cette phrase aussi célèbre qu’indigente de Maurice Denis que s’en prend Léon Gard dans l'article ci-dessous (Les Faux Prophètes), en lui reprochant d’avoir encouragé  l’abstraction par son manque de rigueur intellectuelle ; mais aussi  à l’usage abusif ou erroné par Maurice Denis de certains propos de Gauguin (1); et, enfin, à l’ incohérence du même pour  avoir pris Cézanne, ce rigoriste de l’imitation de la nature, comme champion de l’interprétation et de la lutte contre le trompe-l’œil.

1- Il est indéniable qu'à la fin, Gauguin, désillusionné, amer, s'est détourné de cette jeune génération de suiveurs. Dans une lettre de 1899 chargée d'ironie adressée à Maurice Denis qui lui proposait d'exposer en leur compagnie, Gauguin refuse l'invitation en déclarant que son "art de Papou n'aurait pas sa raison d'être à côté des symbolistes, idéistes." (Oviri, écrits d'un sauvage)

Maurice Denis ("Baigneuses à Perros-Guirec", huile sur toile, 98 X 122 cm, vers 1909)

                                   

           Par Léon Gard

   (article paru dans la revue Apollo en décembre 1950)

  Je ne sais la place que donnera la postérité à Maurice Denis en tant que peintre. Son imagerie gracieuse, claire, côtoyant la fadeur ou la discordance, montrant juste assez de déformation pour justifier une position combattive contre le « trompe-l’œil », assez d’élan littéraire et sentimental pour prétendre à la spiritualité et assez de correction relative dans un dessin un peu mou, ne me semble pas, quant à moi, être appelé à tenir une grande place dans l’avenir de l’art.

  Mais d’ores et déjà, une évidence éclate : c’est que l’écrivain-théoricien, chez lui, est inexact et incohérent. Animateur du groupe de peintres « Nabis », il commence par s’élever contre la copie que l’on a sous les yeux, et il appuie cette position sur cette réflexion de Pascal : « Quelle vanité que la peinture, qui attire l’admiration par la ressemblance des choses dont on n’admire point les originaux ! ». Il ne voit pas que Pascal n’a nullement dit que la peinture, en se proposant l’imitation des choses naturelles, ait déviée de son vrai but. Ce n’est pas une certaine peinture qu’il critique, mais l’art de la peinture, car il n’imagine pas un seul instant que la peinture puisse être autre chose qu’une imitation de la nature.

  Pascal ne dit pas qu’il aime Fra-Angelico et qu’il n’aime pas Vélasquez. Sa phrase est claire et péremptoire : il n’agrée pas l’art de la peinture, aucun chef-d’œuvre ne trouve grâce devant lui ; et il ne formule pas l’hypothèse d’une sorte de peinture louable. On se demande donc par quel extraordinaire non-sens Maurice Denis peut mettre à la base d’une théorie picturale, une phrase condamnant la peinture : si Pascal, en effet, ne juge pas à propos de faire une exception pour Michel-Ange, il y a fort à supposer qu’il n’en fasse pour personne, et la question ne se pose pas sur le terrain pictural, mais théologique : pour lui, aussi savant que soit l’art de la peinture, c’est un art vain, comme il trouve aussi que la géométrie est un art vain, bien qu’il soit lui-même un grand géomètre.

  Pascal est donc mal choisi pour servir de point de départ à une théorie picturale. On voit que Maurice Denis, peu soucieux du sens exact d’une citation, songe avant tout à orner ses dires d’un grand nom : il est commode, pour gagner en autorité, d’utiliser les grands noms ; pourtant le rôle des grands auteurs n’est pas de servir à étoffer les ouvrages des autres mais d’être compris dans les leurs.

  Plus que de Pascal, Maurice Denis s’inspire de quelques réflexions de Gauguin, auxquelles d’ailleurs celui-ci n’attachait guère d’importance et qu’il avait lancées par jeu dans le groupe de Pont-Aven, mais que Maurice Denis allait « monter en épingle », reprendre à son compte, et aboutir ainsi à ce qui déplaisait le plus à Gauguin : les systèmes et la littérature sur l’art.

  Mais constatant que, dans cette voie de la déformation, d’autres allaient plus loin que lui, le frustrant ainsi du rôle de prophète, il fit machine arrière, et dans ses « Nouvelles Théories » écrivit que « De ce que la représentation de la nature n’est pas le but de l’art, il ne s’ensuit pas qu’il faille tomber dans l’abstraction ».

  On est las d’entendre toujours dire ce que la peinture n’est pas, et l’on voudrait bien que l’on nous dise une bonne fois ce qu’elle est.

  Si Maurice Denis avait été plus clair dans ses premières théories, il n’aurait eu besoin, ni de citer Pascal, ni de renverser la vapeur. Il est en effet une phrase de Maurice Denis dans laquelle il se figure de parler « peinture d’abord », comme dit un autre théoricien(*) qui n’en parle guère, et où il définit ainsi le tableau : « "Se rappeler qu’un tableau, avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées". Cette phrase célèbre est, à la vérité, infirme quant à la pensée puisqu’il y manque l’essentiel, c’est-à-dire la définition du « certain ordre ». Il est bien explicable qu’une pensée aussi équivoque ait été traduite par beaucoup comme une apologie de l’abstraction.

  Maurice Denis aurait donc dû faire son mea-culpa. Mais il n’y songe point, et fidèle à sa manie de citer les grands philosophes, il évoque non plus Pascal cette fois, mais Descartes, qu’il accuse d’être à l’origine des tentatives cubistes. Il est pourtant de l’évidence même que c’est Maurice Denis, gonflant certains paradoxes de Gauguin, qui est à l’origine du cubisme. Quant à Descartes c’est une extravagance révoltante que d’imaginer que sa philosophie ait pu engendrer quoique ce soit qui ressemble au cubisme. Bien mieux, étant donné le principe même de sa philosophie chrétienne qui est de ne tenir pour vrai que ce qu’on sait être tel, la « table rase », le doute systématique, la volonté de n’être pas trompé, etc., il est précisément la condamnation du cubisme qui, ne s’appuyant ni sur la raison, ni sur les sens, est l’exemple type de la chose incertaine. Selon Descartes, la plus grande perfection de l’homme est de ne point juger avant d’avoir conçu clairement, et il est bien évident que cette position d’esprit est incompatible avec les productions cubistes, que personne ne peut expliquer, ni leurs auteurs, ni leurs admirateurs.

Maurice Denis ("Hommage à Cézanne", huile sur toile, 180 X 240 cm, 1900

 Enfin, une des plus grandes incohérences de Maurice Denis, c’est d’avoir pris Cézanne comme champion de l’interprétation et de la lutte contre le trompe-l’œil. Cézanne qui ne savait travailler que sur le « motif » et qui disait : « Il faut de l’imitation et même un peu de trompe-l’œil, cela ne nuit pas si l’art y est ». Nous sommes très près de l’imposture, lorsque pour ne pas reconnaître que Cézanne eût purement et simplement désavoué ces théories, on tourne la chose en disant, par exemple, que le principe de ces théories se trouve « en puissance dans les réalisations de Cézanne ». Il est bon qu’on sache et qu’on répète que Cézanne, interrogé par Emile Bernard sur le mouvement Nabis, fit cette réponse peu flatteuse : « Tout cela ne compte pas, ce sont des farceurs ». Dès lors, quelle signification peut bien prendre ce tableau de Maurice Denis intitulé « Hommage à Cézanne » où tous les peintres « Nabis » sont représentés avec leur chef, autour d’un tableau de Cézanne posé sur un chevalet ? Signifie-t-il une fois de plus que lorsque les gens sont dans le mutisme de la mort, et parfois avant, on n’hésite pas à les prendre comme drapeau, pour soutenir des théories qui ne sont point du tout les leurs ?

  P.S. Je vois dans divers journaux et revues qu’on commence à éplucher le poète tabou jusqu’alors : Apollinaire. On ne se gêne pas pour dire qu’il n’avait aucune connaissance picturale —Comment aurait-il donc pu enseigner ce qu’il ne savait pas lui-même ? Mais peut-être ses prétentions didactiques  étaient-elles les représailles de son ignorance ? En réalité, il n’inventa rien et ne fit que pousser au paroxysme certains aphorismes de Gauguin, accommodés eux-mêmes par le Nabi Sérusier et enfin digérés à la façon du Nabi Maurice Denis. Ces derniers, qui s’intitulèrent prophètes (Nabi veut dire prophète), étaient de faux prophètes comme il y en eut toujours, interprètes fallacieux des intentions de Gauguin (**) et de Cézanne (***), mais du moins étaient-ils des peintres, sinon des grands. Tandis qu’il est peu honorable et inquiétant que des peintres aient choisi un guide de peinture aussi peu apte que Apollinaire (****).

 

 

* André Lhote (« Peinture d’abord », 1942). Sur André Lhote, voir l'article Le Nombre d'or est dans la nature à la rubrique UN CRITÈRE IMPÉRATIF

** Voir la rubrique SUR GAUGUIN

*** Voir la rubrique SUR CEZANNE

**** Sur Apollinaire, théoricien du Cubisme voir CRITIQUE DU CUBISME