INGRES ET LEON GARD

Ingres, par lui-même

 

 Contrairement à nombre de commentateurs qui ne voient dans l’absolutisme d’Ingres en matière d’art que l’effet d’un esprit intolérant et borné, Léon Gard, lui, y décèle surtout le signe d’une admirable exigence, d’une conception sublime de l’art en adéquation avec un sentiment quasi religieux envers la nature. A propos de l’intolérance d’Ingres, il dit : « Ce qu’elle a d’excessif ne doit pas faire oublier ce qu’elle contient de pertinent. »

  Bien qu’il soit lui-même plutôt de la famille des coloristes, Léon Gard comprend l’amour exclusif d’Ingres pour la ligne pure, cette ligne que l’ivresse de la couleur vient perturber.

  Du reste, il serait faux de penser qu’Ingres fût seulement un grand dessinateur. Pas plus qu’on ne peut être un grand peintre sans être un grand dessinateur, un grand peintre qui n’est pas un maître dans l’harmonisation des couleurs ça n’existe pas. C’est simplement qu’Ingres subordonne la couleur au dessin, ou, plus exactement, à cette forme de dessin qu’est la ligne, le trait.

  Au fond, Léon Gard ne partageait-il pas dans une certaine mesure ce sentiment de danger face à l’ivresse de la couleur qui faisait dire à Ingres en parlant de Rubens : « Oui, c’est un grand peintre, mais c’est ce grand peintre qui a tout perdu » ?

  En 1927, Léon Gard écrivait, après avoir vu une exposition des Impressionnistes : 

  « Il est vrai qu’en face de ces belles toiles vibrantes, on ne peut s’empêcher, par instants, tout en restant pénétré de cette mystérieuse recherche, de regretter l’arabesque impérieuse du dessin. »

  Plus tard il déplorera les effets produits par les théories maladroitement exprimées de Gauguin sur la couleur, et surtout mal interprétées par des suiveurs médiocres. Puis, en conclusion d’un article sur Van Gogh, où il affirme que ce dernier a poussé le problème de la couleur « jusqu’aux extrêmes limites du génie », condamnant par là-même le surenchérissement des Fauves et des Abstraits, Léon Gard affirme :

  « L’avenir de la peinture n’est donc plus dans la couleur, mais dans le dessin. »

  Par ailleurs, Léon Gard s’est toujours insurgé contre les théoriciens, historiens et critiques d’art qui s’acharnent à voir chez des grands peintres anciens des déformations annonçant l’art non-figuratif ou déformant.

  L’article suivant au sujet des trop célèbres vertèbres de l’Odalisque d’Ingres est un exemple de l’agacement que Léon Gard ressentait à l’encontre de cette volonté de récupération.

 Certes, Ingres a bien dit que « pour exprimer le caractère, une certaine exagération est permise », mais il a si souvent prêché vigoureusement le respect envers la nature qu’il est impossible de confondre « exagération »  avec  « déformation ».

  Ingres était si loin de vouloir déformer ce qu’il voyait que le seul fait de corriger lui semblait déjà condamnable : « Si vous prétendez corriger ce que vous voyez, vous n’arriverez qu’au faux, au louche ou au ridicule. »

  Même en admettant qu’Ingres ait fait son Odalisque un peu plus élancée que ne l’était en vrai son modèle (ce qui n’est pas prouvé), ça n’implique nullement des vertèbres en trop. Etre plus ou moins élancé, ou avoir des bras, des jambes plus ou moins longs par rapport au buste n’est pas une affaire d’os en plus ou en moins : Adriana Karembeu a-t-elle deux fémurs dans chaque jambe ?

  Mais les légendes ont la vie dure, et certaines, comme celle des vertèbres de l’Odalisque, permettent de cautionner des mouvements artistiques qu’auraient réprouvés les peintres sur le dos desquels se sont bâties ces légendes.

  Ingres, à n’en pas douter par tout ce qu’il a pu écrire, aurait été ulcéré qu’on bâtisse sa légende avec de telles sornettes.

La Grande Odalisque d'Ingres.

             

 

              INDIGESTION DE VERTEBRES

                               

 

                                Par Léon Gard

 

 

 

  D’où vient ce goût bizarre de vouloir montrer et imposer des choses où il n’y a rien, ou bien prétendre les faire voir autrement qu’elles ne sont manifestement ?

  Il existe certaines légendes dont on fait un argument d’apparence scientifique invoqué à la rescousse de telle ou telle théorie. Cette sorte de légende s’est emparée d’un tableau d’Ingres appelé « La grande Odalisque », appartenant au musée du Louvre. J’ai toujours entendu dire, en effet, par des personnes très sérieuses, que cette femme avait des vertèbres supplémentaires. Il est si normal et si doux de croire ce qu’on vous dit, que, bien que de moi-même je n’eusse remarqué aucune anomalie chez cette belle personne, je n’avais jamais douté de l’existence de ces osselets. Puis, un beau jour, par je ne sais quelle inspiration perverse, je me suis planté en face du tableau en me disant : au fond, qu’est-ce qui prouve que cette femme possède plus de vertèbres qu’elle n’en doit avoir. L’idée perfide une fois introduite dans mon esprit n’en voulut plus sortir. Le squelette de la belle orientale étant dissimulé sous sa chair, impossible de compter les os. Il me fallut donc chercher une disproportion me permettant de supposer une ossature phénoménale. Je confrontai l’Odalisque avec d’autres études de nu. Je poussai la conscience jusqu’à dessiner d’après nature une femme posée de la même façon. A ma grande surprise, je constatai que les proportions de l’Odalisque étaient normales : c’est une femme un peu élancée, telle qu’on en peut voir partout.

  Comment une histoire aussi extravagante a-t-elle donc pu prendre consistance ?

  Ingres avait déjà fait les frais de la légende avec son fameux violon. Gounod ayant dit dans ses mémoires qu’Ingres n’était pas un virtuose (mais sait-on ce qu’il entendait au juste par virtuose ?), on en conclut qu’il jouait du violon comme un savetier, et que, de plus, se croyant un Paganini, il délaissait la peinture pour l’archet. Cette absurdité contenait, certes, une louable intention, en ce sens qu’elle enseignait qu’il faut faire bien ce qu’on sait faire, et ne point toucher à ce qu’on ne peut faire que mal. Ceci dit, il est fort injuste d’illustrer le précepte avec l’exemple d’Ingres, lequel n’a jamais songé, et il l’a prouvé, à négliger la peinture pour quoi que ce soit. Quant au violon, mélomane passionné et raffiné, il en jouait, semble-t-il, très honorablement, assez bien même pour jouer de compagnie avec des musiciens de qualité. D’ailleurs Gounod taquinait lui-même le crayon, et il n’oublie pas de nous informer qu’Ingres lui faisait des éloges de ses dessins : après tout, qui peut nous assurer que le dessin de l’auteur de Faust était supérieur à l’archet du peintre de la Stratonice ? Et pourquoi dire qu’on a son « violon d’Ingres » plutôt que son « pinceau de Gounod » ? Les deux formules se valent : elles sont aussi stupides l’une que l’autre ; mais l’une a provoqué une légende , l’autre non.

  Par quelle malice la légende a-t-elle aussi créé les vertèbres de l’Odalisque ?

  Je n’ai pu savoir qui le premier avait appris au monde que cette malheureuse femme possédait trop de vertèbres. Un plaisantin, la trouvant de forme un peu allongée pour son goût, dût faire une réflexion de ce genre (il est connu que rien n’entend plus de bêtises qu’un tableau) : que cette femme est donc grande, elle doit avoir trop de vertèbres ! Et la légende naquit. Mais le curieux de l’affaire est que, pendant des années, on ait vu des vertèbres où tout le monde peut voir qu’il n’y en a pas. Ces vertèbres  nous ont de plus coûté assez cher. Je veux dire que l’art a passé une longue période où l’on nous découvrait à chaque instant une nouvelle histoire de vertèbres, de ces vertèbres qu’on nous faisait prendre pour des lanternes. Pourquoi ces déformations, disiez-vous aux peintres d’une certaine école ? Petit ignorant, répondaient-ils, ne savez-vous pas que la déformation est la grande loi de l’art ! Pourtant, les classiques… répliquiez-vous timidement ? Alors, c’était des clameurs de triomphe : les classiques ? Vous tombez mal ! Et les vertèbres de l’Odalisque ? Vous étiez cloué : c’est vrai, murmuriez-vous la tête basse, il y a les vertèbres de l’Odalisque. Et les étranges théoriciens, plus affermis que jamais, continuaient leurs étranges travaux. Ces subtils adversaires de l’évidence ne sont  pourtant pas des sots, tout au contraire. Pour le talent, ils en ont à revendre. Mais, à leur état naturel, ce qu’ils ont à dire n’est peut-être pas toujours passionnant. De là, cet art spécial qui consiste à situer délibérément des idées saugrenues, puériles ou banales, dans des régions si intellectuelles qu’on en est tout intimidé. Il est très vrai, direz-vous, que certains veuillent nous en imposer, mais comment s’expliquer la crédulité persistante du public ? Mais d’abord parce que l’espèce humaine a une grande tendance à la crédulité, laquelle est d’ailleurs fort souhaitable dans beaucoup de cas : si les écoliers n’étaient pas crédules, on n’en pourrait jamais venir à bout. Par contre, cette crédulité peut avoir des suites fâcheuses lorsqu’elle est déclenchée par la flatterie. Le pire est peut-être, selon l’expression d’une admirable profondeur de Sacha Guitry, de flatter le public « dans ce qu’il a de plus haut ». Par ce moyen, on parvient à faite délirer, non plus la masse, mais l’élite. Ce sont là des conséquences, on en conviendra, regrettables, car il vaut toujours mieux, si l’on prend un parti, le choisir bon et véritable.

  Il est d’autant plus absurde de voir en Ingres un précurseur de formules alambiquées, que rien n’est plus simple que sa conception artistique. C’est un grec, un méditerranéen. Il n’aime que la forme doucement et fermement modelée, affirmée par une ligne pure et sensible. Ce n’est pas un peintre d’ombre. Le mystère des masses d’ombre l’effraie car il s’agit là d’un problème pictural qu’il n’est pas dans son tempérament de poser. Pour lui, l’ombre n’est qu’un moyen de créer des lignes. Lorsque, par hasard, il traite le clair-obscur, il semble que ce ne soit qu’avec réticence et la crainte de perdre la ligne. Il émit un jour cette pensée qui parut à beaucoup une merveille de sottise, mais qui, en réalité, ne fut pas comprise, car elle en dit long sur l’idéal plastique d’Ingres : « Le reflet dans l’ombre est indigne de la majesté de l’art ». Elle indique clairement que pour lui, l’ennemi  est tout ce qui peut altérer la beauté calme de la ligne. Clair-obscur et reflet lui étaient indésirables. Le premier, s’il n’est pas exprimé par un peintre d’ombre, c’est-à-dire un peintre qui sache rendre les ombre aussi vibrantes que les lumières, apporte la mort dans un tableau, car il en fait non plus une œuvre d’ombre, comme dans Rembrandt, mais une noire comme dans Théodule Ribot. Le second, le reflet, appelle d’autres reflets, les halos, les contours noyés : autant de destructeurs de sa chère  ligne. Quand on aime la ligne, sinon par-dessus tout comme Ingres, mais avec une certaine passion, comment ne pas comprendre l’impérieuse formule : « le reflet dans l’ombre est indigne de la majesté de l’art ». Les tableaux peints du XVIIème au XIXème siècle qui, pour la plupart, offrent des objets coupés en deux zones, l’une claire et l’autre sombre, devaient l’exaspérer. Ceci permet de comprendre pourquoi il ne goûtait pas Delacroix, lequel était un merveilleux peintre, mais qui, affectionnant les contrastes vifs d’ombre et de lumière, ne savait plus être transparent dans les ombres très fortes, et par cela, devait aussi donner à Ingres l’impression de formes incohérentes, déchiquetées. Ingres eût avant tout aimé les primitifs pour leur culte de la ligne pure et leur peu de goût pour le clair-obscur, s’il n’avait éprouvé une passion sans borne pour la beauté grecque. C’est pourquoi son modèle fut Raphaël. Son amour pour Raphaël est sublime. Quel spectacle délicieux d’évoquer le grand peintre déjà dans la soixantaine, à la veille de quitter Rome où il avait passé six ans, allant dire adieu à son idole en pleurant : malheur à l’artiste qui n’éprouve d’enthousiasme que pour lui-même !

  Ingres n’était donc pas, comme on l’a dit étourdiment, un peintre bien doué primaire et entêté, mais un admirable artiste, d’esprit perspicace et d’une divination géniale. S’il s’est peu expliqué sur ce qu’il voulait, du moins le sentait-il parfaitement et l’a-t-il  parfaitement traduit dans ses œuvres : être grand, simple, vrai.

  C’est dire que la fable des vertèbres lui eut fait dresser les cheveux sur la tête.

                                               L.G.