Don Quichotte et l’art moderne

Don Quichotte et Rossinante, par Honoré Daumier (vers 1868).

               Par Léon Gard


(article paru dans la revue Apollo en novembre 1951)

 

  Le donchiquotisme, contrairement à une opinion courante (due à certains épisodes du livre de Cervantès, comme celui de l’épisode des Galériens), n’est pas une générosité outrée et mal à propos. Cervantès a montré en Don Quichotte un personnage conservant avec beaucoup de choses des points de contact normaux, mais, voyant tout à coup certains objets à travers une traduction aberrante de la réalité. Le donquichottisme est donc proprement un cas de folie partielle qui consiste sur des points déterminés à voir ce qui n’est pas, et à ne pas voir ce qui est : c’est ainsi que Don Quichotte prenait Rossinante pour un prestigieux coursier, des moulins à vent pour des géants, des troupeaux de moutons pour des armées, des filles de joie pour des princesses, et une maritorne dévergondée pour la merveilleuse Dulcinée du Toboso.

  Il est bien évident que Don Quichotte n’est pas un fou dans le sens médical du mot. Un simple fou, en effet, est un sujet pour un aliéniste, mais n’eut pas fait l’objet d’un ouvrage littéraire. Don Quichotte est d’une autre sorte : il est une synthèse de la capacité d’aberration de l’esprit humain, lequel, lorsqu’il est mal dirigé, pousse à commettre des  actes équivalents à ceux de la folie. Bien que les illusions de Don Quichotte dépassent de beaucoup la mesure de ce qu’on appelle couramment illusions et procèdent de la charge, elles s’apparentent néanmoins quant à l’espèce aux illusions qu’on voit tous les jours chez des gens considérés comme tout à fait normaux, telles que, par exemple, celles que se font sur leur beauté des femmes défavorisées par la nature, de vieilles coquettes, ou des hommes sur leur pouvoir de séduction irrésistible. Des gens fort sensés d’une façon générale, et aussi très intelligents, se mettent tout à coup à « dérailler » lorsqu’ils abordent certains sujets. On dit aussi qu’ils ont une idée fixe, un « dada » ou une marotte. Si cette idée fixe, ce dada ou cette marotte prenaient une certaine ampleur et gagnaient en étendue au détriment des notions normales, on les appellerait déséquilibre mental. Si les extravagances que l’on voit chez Don Quichotte se présentaient ensemble chez un être réel on le tiendrait évidemment pour complètement  fou, mais Cervantès a créé un personnage fictif et non un aliéné dans la vie : il présente en Don Quichotte le symbole de toutes les aberrations que l’on peut observer séparément à dates variées chez un grand nombre d’individus réputés sains d’esprit du point de vue judiciaire. C’est pourquoi beaucoup qui sont peints dans Don Quichotte ne s’y reconnaissent pourtant point, parce qu’il leur paraît évident que Don Quichotte est fou, et non moins évident qu’ils ne le sont pas. Or, il est bien vrai qu’ils ne le sont pas intégralement, mais aussi qu’un coin de leur esprit n’est pas indemne, et que, là où commence leur faiblesse, c’est de ne pas s’en apercevoir, et de ne pas comprendre que la figure de Don Quichotte n’est rien d’autre que le total de toutes les aberrations partielles, passant pour anodines, poussées jusqu’à leurs conséquences logiques, et dont Cervantès a voulu montrer la gravité en les mettant en relief dans un seul personnage.

  Ce qu’on doit donc retenir avant tout dans les aberrations de Don Quichotte, c’est qu’elles résultent non pas d’une prédisposition pathologique, mais d’un vice intellectuel contracté à la lecture des romans de Chevalerie, qui faisaient fureur à l’époque et qui, de même que la plupart des choses à la mode, altéraient gravement le bon sens des gens. Cervantès s’en explique fort clairement dans son prologue, par la bouche d’un interlocuteur ami, auquel il demande conseil et qui lui dit : « Surtout, visez continuellement à renverser de fond en comble cette machine mal assurée des livres de Chevalerie, réprouvés de tant de gens, et vantés d’un bien plus grand nombre. Si vous en venez à bout, vous n’aurez pas fait une mince besogne. » Ainsi, l’ouvrage de Cervantès vise, en Don Quichotte, à ridiculiser les absurdités poussées jusqu’à la folie contenues dans la plupart des livres de Chevalerie, comme Molière visait dans plusieurs de ses œuvres à ridiculiser la littérature en honneur du temps des Précieuses. C’est-à-dire que l’un et l’autre se proposaient de combattre des vices de l’esprit contractés à la lecture de mauvais auteurs à la mode, vices qu’ils accusaient de conduire à la folie aussi sûrement que la maladie, quoique par un chemin différent.

  De plus, il est inclus dans la pensée de Cervantès qu’un esprit très sain par nature peut être contaminé par de mauvaises lectures, car il fait s’écrier à la gouvernante de Don Quichotte : « Que Satan et Barrabas emportent tous ces livres (de Chevalerie), qui ont gâté le plus délicat entendement qui fut dans toute la Manche. » Ainsi, Don Quichotte n’avait aucune disposition morbide à la folie, et son entendement était au contraire parmi les plus délicats. Cette opinion de la gouvernante est confirmée dans la suite par les discours de Don Quichotte qui, aussi fous qu’ils soient, sont ceux d’un esprit fin, lettré et profond, et auxquels il ne manque que l’à-propos.

  On ne peut s’empêcher d’établir un parallèle entre l’exécrable vogue des romans de chevalerie que combattait Cervantès, et la vogue qu’eurent de nos jours certaines théories artistiques, par leur côté « mal assuré », comme eut dit Cervantès, et par les aberrations où elles ont conduit des esprits très sains, aberrations qui, de même qu’à Don Quichotte, leur ont fait prendre des moulins-à-vent pour des géants, et des troupeaux de moutons pour des armées.

  De même que Don Quichotte, certains artistes ou amateurs modernes ont vu ce qu’il n’y avait pas, et se sont extasiés sur des beautés imaginaires. Comme une épidémie, cette aberration s’est tellement répandue qu’à notre époque de mystique démocratique, ceux-là même qui n’en furent pas atteints se dire qu’il était impossible que tant de gens, dont quelques-uns très intelligents, se trompassent tout à fait, et se mirent à douter de leurs propres sens.

  Les extravagances des romans de chevalerie, les fadaises alambiquées des Précieuses, les combinaisons absurdes et prétentieuses du Cubisme sont des aberrations qui ont une même origine : la mode, et il n’est pas bon que la mode commande sur le reste.

  Si l’on cherche une définition de la mode, on ne voit en elle qu’une notion obtuse, frivole de la supériorité et la nécessité vulgaire d’une soumission à une puissance qu’on ne discute pas, tendance normale dans la nature humaine, que les religions et les gouvernements se sont appliqués à diriger plus ou moins sagement, mais que la mode exploite toujours ignoblement à des fins de tyrannie grossière, et généralement mercantile.

  L’art, la religion, la justice, et en somme tous les grands principes supérieurs humains, n’ont pas d’ennemi plus opiniâtre que la mode, laquelle est un principe de médiocrité et de futilité assoiffés d’autorité, tendant à tout désagréger pour régner en maîtresse, ne fût-ce qu’un moment.

  Il y a donc une différence capitale qu’on doit apprendre à faire entre un bon auteur à qui une partie du public rend justice et un auteur à la mode : l’un réussit en dépit de la mode, l’autre ne réussit que grâce à elle. La plupart des romans de Chevalerie (Cervantès lui-même cite quelques exceptions) sont de mauvais ouvrages à la mode. Cervantès, par contre, est un génie qui, contre la mode, brillait de son propre éclat. Le mauvais poète Pradon était à la mode ; Molière eut l’estime de son temps en couvrant la mode de sarcasmes.

  Certes, à première vue, la différence entre un bon auteur estimé et un auteur à la mode peut sembler difficile à faire, car la mode qui singe la tradition, en prétendant la continuer en l’améliorant ou en la rénovant, se donne pour le vrai principe vivant, comme la peinture non-figurative de nos jours se donne pour le vrai réalisme en s’intitulant « réalité nouvelle ». Pourtant, il y a des points de repères sérieux, par exemple celui-ci : le méchant auteur à la mode, qui n’a pas même l’estime des méchants auteurs, car l’inaptitude à produire n’est pas l’inaptitude à juger, a néanmoins leur approbation, puisqu’en l’approuvant ils s’appuient eux-mêmes : tandis que le bon auteur « arrivé », qui est estimé de ses confrères, y compris les médiocres dans leur for intérieur, n’est approuvé que de quelques-uns, et désapprouvé de tous les mauvais, car si les mauvais auteurs approuvaient les bons ils se condamneraient eux-mêmes.

  Il s’ensuit qu’on peut distinguer un mauvais auteur à la mode d’un bon auteur justement célèbre en ce que le premier est loué de la plus grande partie de ses confrères, et que le second n’est loué que par le public, qui n’a aucune raison d’être partial, et par une petite partie de ses confrères, qui est l’élite.

  Ainsi, les mauvais auteurs écrivaient, et par conséquent louaient fort, les romans de chevalerie mais accablaient Cervantès de leurs flèches empoisonnées. Ainsi, ils louaient Pradon, mais leurs cabales persécutaient Racine et Molière.

  De même, les aberrants de l’art d’aujourd’hui, qui, à travers leurs théories mal assurées, prennent des moulins-à-vent pour des géants, forts du grand nombre qui partagent leurs aberrations, persécutent-ils ceux qui osent parler d’aberration.

  Mais le public qui n’est pas intéressé, comme le sont tous les mauvais auteurs, à soutenir un mauvais auteur, mais plutôt à en soutenir un bon, finira bien par trancher la question comme il faut.

L.G.

Note de Thierry Gard : M’inspirant de l’article de Léon Gard, j’ai eu l’occasion d’illustrer plaisamment  un cas flagrant de « donquichottisme »,  en relatant une conversation que j’eus voici quelques années sur facebook avec un professeur de peinture. A lire sur mon  Blog  à l’article Entretien avec un professeur de peinture ou du donquichottisme en art.