Propos sur l'art

  Outre ses articles parus dans la revue Apollo, Léon Gard a  laissé des carnets inédits de réflexions sur l'art. Nous en publierons régulièrement dans cette rubrique.

Le destin de la peinture

  L'erreur de la peinture depuis plus d'un siècle est d'être cérébrale au lieu d'être picturale : on veut exprimer une idée avant de se préoccuper de peindre un tableau. C'est pourquoi ceux qui cherchent une émotion cérébrale dans un tableau ne se rencontrent jamais avec ceux qui y cherchent une émotion picturale. C'est aussi pourquoi les gens ne comprennent pas que la raison pour laquelle certains tableaux ne passent pas à la postérité est qu'ils ne sont pas des oeuvres de peinture mais d'idées à la mode.

L'art exige l'effort

  Le système inventé de nos jours selon lequel le moindre trait, la moindre tache, s'ils sont réputés géniaux, valent beaucoup d'argent a incité beaucoup d'artistes à se croire d'abord du génie, ensuite à se laisser aller à donner une valeur énorme à n'importe quoi sortant de leurs mains. L'idée de spéculation qu'on a répandue sur les oeuvres d'art depuis une soixantaine d'années a nourri cette funeste illusion et donné naissance à une catégorie d'artistes : les artistes arrivistes qui prétendent gagner beaucoup d'argent sans grand effort, en soignant plus leur réputation que leurs oeuvres.

  l'oeuvre d'art sans effort est une utopie. L'oeuvre d'art exige le don, bien entendu. Mais le vrai don ne se borne jamais à lui-même. L'être doué ne choisit pas de faire ou de ne pas faire un effort : le don qu'il a reçu l'entraîne et le don, l'effort, l'oeuvre sont seule et même chose.

Critique d'art

  Un critique d'art qui fut toujours très opportuniste, commentant, dans un journal, par des néologismes volontairement amphigouriques comme "recyclage", la réunion internationale des critiques d'art, définit le critique d'art, par opposition à l'historien d'art, comme un monsieur qui exprime des opinions "provisoires". C'est dire plus simplement que lorsqu'il déclare qu'un Tel a du talent, qu'il faut l'admirer, l'encourager, le récompenser, le décorer, c'est seulement une opinion provisoire, laquelle a, malheureusement, des conséquences définitives. Il vaudrait mieux dire sans ambages que la Critique d'art, validant des opinions fausses (c'est ce qu'on doit entendre par l'euphémisme "opinions provisoires") est nuisible et doit être supprimée et remplacée par l'Histoire de l'Art. Mais peut-on demander à un critique d'art de faire son mea culpa et de se supprimer franchement lui-même ? Le critique d'art dont je parle trouve des excuses aux critiques d'art en arguant que si l'on n'est pas de son temps (dire des sottises est ce qu'il appelle être de son temps) on est éliminé. pourtant, les bêtises des critiques d'art lui apparaissant soudain exorbitantes et indéfendables, il conclut par ces mots pleins de sagesse dubitative : "reste à savoir si la remise à jour par les méthodes de "recyclage" n'est pas, au moins dans le domaine de l'art, une imprudente soumission à la mode et à sa brève durée." Gauguin disait que les critiques d'art étaient des "imbéciles". Un critiques d'art, qui parle comme s'il ne l'était plus, les trouve "imprudents" : faut-il voir une parenté subtile entre "imbécile" et "imprudent" ?

La justesse

  Y at-il d'autre mystère dans un chef-d'oeuvre de l'art que la justesse de l'oeil et d'une main conjugués ? Le meilleur esprit, s'il n'est pas accompagné d'un oeil juste, fera-t-il jamais un bon tableau ? Par contre, si l'on a la même justesse  dans le système oculaire que certains privilégiés l'ont dans l'esprit, on comprendra ce qu'est un bon tableau. La justesse est le don rare : peu de gens peuvent raisonner jusqu'au bout ; ils sont vite à bout de souffle et abandonnent le sujet, parlent d'autre chose parce qu'ils n'en peuvent plus et déraillent ; ils aiment finalement mieux se désintéresser des choses qu'on voit et rester dans un vague plus propice à leur faiblesse spirituelle.

Nature et système en art

  La plupart confondent  l'originalité innée et les moyens inventés par cette originalité pour s'exprimer : ainsi beaucoup de peintres examinant comment un Renoir est fait, s'imaginent faire des Renoir dans la mesure où ils parviennent à connaître et employer les mêmes procédés apparents. ils oublient que c'est l'originalité qui crée ses moyens propres et non les moyens qui créent l'originalité. Ils font ainsi des tableaux comme Renoir les faisait mais qui n'en ont pas la qualité. Beaucoup ignorent le problème de la qualité, c'est pourquoi il y a tant de mauvais peintres habiles.

La qualité de l'oeuvre d'art

  Il est évident que c'est la qualité qui fait l'oeuvre d'art. Il est regrettable qu'on ne discute jamais ce problème essentiel : chacun, même le plus médiocre, sous-entendant qu'il possède le génie. Certes, de quelque façon qu'on s'y prenne, on peut errer et prendre pour le génie ce qui ne l'est pas. Mais ne pas s'y prendre du tout, c'est trop et on se trompe d'autant plus qu'on favorise l'obscurité sur ce sujet capital.

Mouvements

  Tous les "mouvements" en art sont mauvais. Ils sont la systématisation de ce qu'un homme a fait en employant des moyens qui lui étaient personnels. Ces moyens systématisés par d'autres évoquent le talent ou le succès : c'est du maniérisme, c'est-à-dire de l'inutile et de l'encombrant. En peinture, par exemple, les yeux les plus vulgaires s'expriment dans une technique qui s'efforce de rappeler celle de Van Gogh et croit faire du Van Gogh.

 

La profondeur dans l'art

 Les chefs-d’œuvre en profondeur réussissent mal dans les sociétés démocratiques. Il y faut, de préférence, des chefs-d’œuvre en surface brillante, puisque le côté profond d'un chef-d’œuvre échappe au nombre.

La mode en art

  Tout ce qui est à la mode en art est obligatoirement contre l'art : les qualités qui font l'œuvre d'art n'ont pas d'âge. Ce qui, au contraire, définit essentiellement la mode est d'être passagère. Les bons artistes, s'ils sont à la mode, sollicités par les commerçants d'œuvres d'art qui veulent de la marchandise, se négligent pour produire davantage. Les mauvais et leurs initiateurs travaillent sans relâche, occupent les places fortes de l'art, et font des lois qui tuent.

La place de la peinture

  Il y a longtemps qu'on ne fait plus de peinture proprement dite. On exprime seulement des idées, bien ou mal, par le moyen de la peinture. Si ces idées sont à la mode, la peinture qui les exprime fortement passe pour bonne tant que ces idées sont à la mode. La postérité, elle, ne retient que l'œuvre picturale : c'est pourquoi il y a toujours tant de distance entre la peinture qui passe pour bonne à son époque et celle qui est tenue définitivement pour telle.

Aveuglement des idées préconçues

  Certains ont une prévention défavorable envers un tableau parce qu'il est ancien. On en voit, de même, avoir une prévention favorable envers un tableau parce qu'il est moderne ou défavorable a priori précisément parce qu'il est moderne. Tout cela est faux : la qualité du tableau, seule, compte et c'est la seule chose qu'ils ne voient pas.

Le vrai en art

  En art, le vrai, en fin de compte, est toujours reconnu. Mais avant d'arriver à la vérité définitive, on peut dire n'importe quoi. Les appréciations les plus fantaisistes, les plus étrangères aux intentions de l'artiste, au résultat obtenu, au caractère de l'œuvre et de leur auteur non seulement ne choquent personne mais encore passent pour bonnes selon les autorités du moment qui les expriment. Cela tient à ce qu'aujourd'hui les choses sont classées officiellement par des personnes dont le jugement n'est pas libre. Par exemple, un journaliste écrira que tel artiste a du talent et que tel autre n'a aucun talent, sans qu'il se préoccupe de la justesse de ses appréciations, sa seule préoccupation étant de faire valoir son opinion plutôt qu'une autre, préoccupation qui n'a rien à voir avec l'art et qui est le contraire de l'impartialité.

La désinvolture

  La désinvolture de Frans Hals ou de Manet, etc., sont belles parce qu'ils ont l'œil et la main. Mais que de désinvolture dans la peinture moderne sans l'œil et la main !

La vérité dans l’art

  Ceux qui, dans la vie comme dans l'art, sont incapables de dire la vérité constituent la grande majorité et ceux qui, au contraire, parviennent à la dire de quelque côté dans ce qu'elle a d'essentiel sont des gens rares dont on parle longtemps parce que les hommes sont d'autant plus attachés à la vérité qu'ils la voient bien dans le détail, mais qu'elle leur échappe généralement dans ce qu'elle a de plus important pour eux.

La tendance en art

   En art, la tendance, dont on parle beaucoup, dont on parle trop, n'est rien. On fait beaucoup de raisonnement sur la tendance de l'art et l'on oublie l'essentiel : qu'un œil harmonieux est tout, quelle que soit la tendance. On a beaucoup plaisanté certains titres de tableaux aux artistes français comme : "innocence", "espièglerie", etc. Le critérium du tableau n'était pourtant pas son genre mais sa qualité. Un tableau de Frans Hals s'intitule "Le galant cavalier" et c'est un chef-d’œuvre. Est-ce la tendance qui fait que Rubens, Titien ou Velasquez sont ce qu'ils sont ? Beaucoup qui ont peint dans la même tendance ne sont pourtant rien : il y fallait en plus ce "quelque chose" dont parle Renoir.

  Mais sans les discussions infinies sur l'art, il n'y aurait plus de critique d'art, sinon pour blâmer ou approuver, ce qui restreindrait beaucoup son rôle.

La règle d’or

 La règle d'or est un leurre si l'on croit qu'elle donne la clef de la peinture : le talent n'existerait pas s'il suffisait de connaître la formule pour faire un beau tableau. La règle d'or n'est qu'un moyen pratique qui consiste à prendre les mesures d'œuvres réussies d'abord par instinct sans pouvoir en faire de semblables sans tâtonnements. La règle d'or n'est pas "une" : elle varie avec chaque artiste, car chaque artiste ayant des dons différents se sert de moyens différents, mesure différemment les lignes, les taches de couleur, la distribution des blancs et noirs. La règle d'or ne peut être la même pour les primitifs que pour Rembrandt : les premiers composent avec des lignes et le second avec des grandes taches d'ombres et de lumières. Le calcul des noirs et des blancs est lui-même différent selon les artistes car ceux qui ont, comme Rembrandt, le génie des ombres lumineuses, peuvent se permettre davantage d'ombres dans leurs tableaux que Caravage, par exemple, dont les ombres sont moins transparentes. Les parallèles et les perpendiculaires sont moins choquantes dans les tableaux peu ombrés que dans les tableaux de clair-obscur, etc. 

  Tout système dans l'exécution d'une œuvre d'art et la convention sont néfastes par les fausses certitudes qu'ils donnent. Si l'on veut secouer les abus, guérir la lèpre des habitudes vicieuses qu'on voit proliférer depuis plus de cinquante ans et repartir à zéro pour tâcher de juger sainement, il faut précisément abandonner tout système et revenir à l'instinct.

  La qualité d'exécution d'un tableau, quelque soit le sujet, est tout. Un tableau bien peint d'instinct est plus beau qu'un tableau mal peint avec une soit disant règle, et une tête de vieillard par Rembrandt est plus belle que le portrait d'une jolie jeune femme par Carolus-Duran.

Reproduction

  En peinture, la reproduction littérale de la construction des choses, pour peu qu'on ait un œil simplement normal et une main adroite, est relativement facile, et peut s'apprendre. Par contre, la reproduction exacte d'un ton, d'une valeur, d'un modelé est un don qui fait l'artiste et ne peut s'apprendre : les reproductions de la construction abondent et s'obtiennent d'ailleurs par des machines infaillibles tandis que, seul,  l'artiste peut reproduire les nuances avec quelque exactitude.

  De là la confusion entre les œuvres de peinture dites bien dessinées parce qu'elles reproduisent correctement la construction des choses et les véritables œuvres d'art qui reproduisent fidèlement les nuances.

  Si la machine reproduisait fidèlement les nuances des œuvres d'art, il n'y aurait pas de raison pour payer plus cher les originaux.

L’œil de peintre

  On a trop coupé un cheveu en quatre pour en conclure finalement qu’on ne savait pas à quoi on reconnaissait une peinture faite pour traverser les âges.

  Il est pourtant de fait que la pierre de touche, ce qui fait qu’un tableau reste valable au bout de cinquante ans, par exemple, et de plus en plus, c’est le raffinement visuel de ce tableau, c’est-à-dire que ce tableau a été fait par un œil de peintre.

  En réalité, un ton n’est pas fin en soi mais par rapport à un objet représenté. Par exemple, dans la célèbre nature-morte de Manet, qui est présentement au musée du Jeu de Paume (*), tableau à la fois raffiné et cher par définition, le ton brun du fond est hautement raffiné par rapport au ton des pêches, du raisin, des amandes et de la nappe blanche, et les tons de ces derniers sont raffinés entre eux et par rapport au ton brun du fond.

  On ne peut pas se satisfaire d’un soi-disant raffinement calculé et conventionnel, morne ou affadi. Ce qu’il nous faut, c’est un raffinement visuel spontané, naturel et vrai, car la nature, qui est parfois éclatante et qui de toute façon chante toujours, n’est jamais stridente, terne ou fade de ton et de forme : avoir le don d’exprimer ces rares vertus, c’est la vérité picturale, c’est cela un œil de peintre.

  Un œil vulgaire, aussi précis et exact, dans un certain sens, qu’il soit, n’est pas l’œil d’un peintre, et beaucoup de peintres figuratifs, avec des qualités, ont néanmoins un œil vulgaire. 

  On confond souvent le sujet qui passe pour vulgaire, selon une mode plus ou moins éphémère, et la vulgarité oculaire. Courbet, qu’on jugeait vulgaire personnellement et souvent par le choix de ses sujets, est merveilleusement fin dans sa palette. Manet est extraordinairement  raffiné et Renoir, qui s’y connaissait, disait de Cézanne : « Comment fait-il ? Quand il met un ton à côté d’un autre, c’est toujours très bien ». Malgré ses gaucheries, ses manies, Utrillo, dans sa bonne époque, est d’un raffinement, d’une distinction prodigieux. Nul n’a jamais peint de vieux murs ou même de neufs d’une façon aussi exquise. La grande peinture, c’est cela. Pour employer une comparaison inférieure mais très compréhensible, la peinture c’est comme la gastronomie : un rien fait que c’est délicieux ou exécrable.

L'unité

  Dans un tableau, l'unité est sans doute une qualité capitale. Mais l'unité est dans la justesse de l'assemblage, non dans sa monotonie, son inertie ; une peinture doit être sonore.

 

 

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