LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE

         

                       par Léon Gard

 

 

  Le monde actuel a quelque chose de profondément pourri : on voit cela à ce que le monde reconnaît lui-même l’état de pourriture où il est, par les maux qui en résultent : on ne diverge que sur les causes, selon qu’on a intérêt à incriminer celui-ci ou celui-là, et on tombe ainsi dans l’injustice odieuse si vigoureusement peinte par La Fontaine dans « Les animaux malades de la peste », qui consiste à accuser un innocent d’un mal qu’on a soi-même causé ou entretenu.

  Pourtant, quand on y a honnêtement réfléchi, il paraît clair qu’on se trouve en présence d’un retour plus violent que jamais du culte du « Veau d’or », et qu’un de ses principaux agents actuels, sinon le principal, est la publicité, telle qu’on la pratique aujourd’hui, artificieuse et professionnelle.

  Si l’on considère bien, en effet, les ravages causés par la publicité, qui sont la mort ou l’agonie de tout ce qu’il y a de plus noble dans la société humaine, on est fondé de conclure qu’elle est une grande outre pleine d’un pus infect, que l’on déverse par tonnes sur la pauvre humanité, et qui représente la loi de l’argent.

  Au surplus, le fait que des gens de valeur et d’honnêtes gens par nature en soient arrivés à s’accommoder de la purulence de la publicité au point de la voir anodine, inoffensive,  et même utile, est le signe le plus certain de la profondeur du mal. Comme sur toutes les pires choses auxquelles on veut donner droit de cité, on répond sur la publicité — publicité encore — des raisonnements « omnibus » tendant à la justifier, ou du moins à la minimiser, comme, par exemple,  qu’elle est sans effet à l’égard des mauvais produits, ce qui est manifestement faux et lui enlèverait toute raison d’être : si la publicité ne servait pas à faire prendre pour bonne des choses qui ne le sont pas, à quoi pourrait-elle bien servir, et pourquoi tous ces millions engloutis à son service ? La vérité est que la publicité vous obligeant, le couteau sous la gorge, à dire qu’elle est innocente et bonne, ne se défend que par la force brutale et que tous ses arguments sont mauvais.

  Pourquoi, en effet, est-il devenu insuffisant de faire connaître une marchandise par une simple enseigne, ou un registre contenant les adresses des différents fabricants, marchands ou spécialistes, classés par catégories, sinon parce que les phares aveuglants de la publicité, ayant créé l’obscurité autour d’elle par l’apparition de son halo de lumière violente et artificielle, nul ne peut être aperçu que par une surenchère de publicité que font les autres ?

  Dans ces conditions n’est-il pas inéluctable qu’un homme de grande valeur, mais sans argent et, par conséquent éliminé du halo publicitaire, n’a aucun moyen d’être distingué à une époque où l’on ne regarde que ce qui est placé dans ce halo ?

  Or, si l’on admet —et il est impossible de ne pas l’admettre — que le défaut de publicité peut faire qu’un grand talent reste dans l’ombre, on doit convenir que ce n’est pas la valeur qui décide des notoriétés d’aujourd’hui.

  En conséquence, il faut qu’on nous dise franchement si l’on veut que ce soit la valeur qui décide ou bien l’argent.

  Au reste, si l’on n’était pas suffisamment convaincu de l’abjection de la publicité par ses résultats, à savoir la réussite retentissante d’une foule de produits médiocres, tant du commerce, de l’industrie, de l’intelligence et des arts, on serait édifié par le caractère et le comportement de l’agent de publicité.

  Celui-ci, en effet, si vous lui confiez de la publicité, ne vous demande jamais de lui certifier que votre marchandise vaut quelque chose. Il s’en moque bien. Il se borne à vous proposer des prix relatifs à l’importance de la publicité que vous envisagez, et en conséquence vous incite à y consacrer le plus d’argent possible : la moralité de cet homme, c’est que plus vous lui donnez d’argent, plus il dira du bien de vous, seriez-vous le plus grand fripon. Si vous ne lui en donnez pas, il ne dira rien, seriez-vous le plus grand des hommes. Bien mieux, si votre ennemi le paie, il vous traînera dans la boue, et tout cela sera considéré comme de l’honnête commerce.

  Le cas de l’agent de publicité, homme d’affaire incapable d’émotion, suffirait à lui seul à faire juger du travail qu’il fait.

  Mais l’agent de publicité n’est que le comparse d’une monstrueuse entreprise qui prend plus d’ampleur chaque jour, et ce qui a sans doute mis le comble à l’imposture de la publicité est l’envahissement du monde par la radio.

  Tout le monde tient pour certain qu’une opinion formée à la légère est mauvaise. Pourtant, qu’est-ce que les opinions émises par la radio d’autre que des opinions toutes faites, intéressées, pour la justification desquelles on se soucie d’autant moins de fournir des renseignements, des preuves et des éclaircissements, et de laisser du temps pour y penser, que leur but est d’atteindre sans cesse toutes les parties du monde à la fois ? Ne sont-elles pas ainsi le type le plus parfait de l’opinion formée à la légère, c’est-à-dire le type même de la plus mauvaise opinion qui soit au monde ?

  La radio, soumise à l’argent, est, comme lui, l’expression de la force brutale : le premier geste du conquérant moderne n’est-il pas de s’emparer des postes de radio, c’est-à-dire de s’introduire dans l’intimité de chacun, afin de lui signifier sa volonté, usant de discours, de concerts et de divertissements comme d’une huile afin d’assouplir la dureté de l’injonction ?

  Mais le corollaire le plus saisissant de la corruption qu’est la publicité, sous quelque forme qu’elle se présente est, tout compte fait, la profusion des fausses valeurs qui font le monde tel qu’on le voit : chaotique, affreux, discordant, méchant.

  Combien de faux grands écrivains, de faux hommes d’Etat, de faux savants, de faux experts, de faux grands chanteurs, de faux grands acteurs ? Dans des domaines qui ne sont pas proprement  miens, je ne citerai pas de nom, quoiqu’on sache bien que je dis vrai.

  Par contre, il est un domaine dont je me suis fait un devoir, ici, de rendre compte avec franchise, au risque parfois d’être brutal, celui de l’art : comment comprendre, par exemple, un Rouault, répétant indéfiniment sa pauvre astuce d’un tableau ressemblant à un vitrail sale sans qu’il soit capable pour autant d’en faire un propre, mal dessiné parce que cela fait archaïque, qu’un Picasso singe rusé, peintre fade ou criard, dessinateur indigent ou fallacieux, dont le cubisme est la moindre médiocrité, qu’un Braque plagiaire du singe, qu’un Raoul Dufy dessinateur nul et effronté, tout au plus apte à barioler des étoffes rustiques, soient parvenus à la notoriété qu’ils ont autrement que par les soins de la publicité corrompue du monde moderne ?

  A l’époque de Raphaël, il n’y avait pas de publicité. Tant qu’on ne laissera pas les réputations s’établir d’elles-mêmes, sans rien forcer ni précipiter, sans prévenir ni violer l’opinion, sans payer pour avoir les sunlights dirigés sur soi et pour que les éteignoirs soient posés sur les voisins, nous serons toujours submergés et commandés par les faux talents, au milieu desquels les vrais, même connus, même célèbres, demeureront comme des anomalies suspectes d’authenticité.

                                                                          L.G. ( 1° mars 1949, dans la revue Apollo

Art et publicité

  On ne dira jamais assez que l'art et la publicité ne sont pas de même nature et, plus, se contredisant parce que l'art vaut pour toujours et en tout lieu tandis que la publicité ne vaut que pour l'instant et dans un endroit déterminé. La publicité ne consiste pas à faire une oeuvre mais à faire adopter telle opinion sur une oeuvre, ce dont l'oeuvre d'art ne se préoccupe nullement.

La célébrité est devenue un commerce

                           Par Léon Gard

     (article paru en juillet 1948 dans la revue Apollo)

 

 

  « Le boniment fait partie du métier », dit un proverbe, lequel s’applique vraisemblablement à celui de charlatan, et le poète Henri Heine, ayant rappelé ce proverbe, lui adjoint cette conclusion insidieuse : « et la vie est un métier comme un autre », conclusion que nous rejetons brutalement puisqu’elle donne à entendre que la vie appartient légitimement au plus habile menteur.

  Du moins, ce cynisme indique-t-il avec une clarté suffisante que certains esprits ne réprouvent pas le charlatanisme, l’admirent quand il est ingénieux, et vont non seulement jusqu’à prétendre que rien d’important ne se fait sans son concours, mais encore que tous les gens qui parviennent à une haute réputation dans le monde ne sont que des charlatans d’une espèce ou d’une autre. C’est encore Henri Heine, en effet, qui écrit : « Est-il un homme considérable qui ne soit quelque peu charlatan ? », ce qui est au-delà du vrai, car aussi répandue que soit l’hypocrisie, faut-il pourtant qu’elle prenne ses modèles quelque part.

  Sans nous appesantir sur ce que vaut cet amoralisme sceptique qui présente l’escroc intelligent comme le type humain le moins méprisable, qui feint de ne voir dans l’honnêteté qu’une hypocrisie ou une sottise pour se dispenser de l’honorer et de s’y conformer, nous nous bornerons à constater qu’il est une sorte de gens qui considèrent le charlatanisme comme une attitude philosophique valable, sinon supérieure, et en conséquence nous serions des observateurs fautifs d’ignorer la pratique du charlatanisme méthodique dans le monde.

  Certes, « le boniment fait partie du métier », ce qui enseigne qu’il y a des métiers ou le boniment est essentiel et des métiers qui, dans leur principe, n’en comportent pas.

  Il s’ensuit qu’il existe dans l’humanité des groupements qui se proposent de servir la bonne foi, tandis que d’autres se proposent délibérément de servir la mauvaise.

  Voilà donc qui est bien tranché : les uns se proposent de ne pas tromper ; les autres se proposent de tromper ceux qui ont choisi d’être sincères, et ils s’efforcent de faire en sorte que la bonne foi devienne  comme une espèce de « talon d’Achille », le point vulnérable sur lequel ils frappent toujours.

  Pourtant, ceux qui ne veulent pas tromper ne veulent pas non plus qu’on les trompe, et lorsqu’ils s’aperçoivent qu’ils sont dupes ils entrent vigoureusement en lutte contre leurs dupeurs.

  En conséquence, il arrive que le public de bonne foi, mis en méfiance par certaines déconvenues, cesse de mordre au boniment, et c’est alors que le « métier » du charlatan connaît des périodes de marasme.

  Et il n’est pas douteux, par exemple, que le boniment, principal moteur de la fabrication des célébrités factices, ne traverse actuellement une crise sérieuse. S’en remettra-il ? Je n’en sais rien, et pour ma part, je souhaite ardemment qu’il succombe, bien que je n’ignore pas qu’il ait la vie dure.

  On a vraiment trop tiré sur la corde du boniment et elle laisse voir son usure. Après les manigances auxquelles on a assisté, les orchestrations de presse, les articles, soit dithyrambiques ou injurieux mais payés, les uns comme les autres, les polémiques concertées, les scandales systématiques, les conférences trop spectaculaires, les éditions trop luxueuses, les favoritismes indécents, les proscriptions iniques, les intrigues politiques, etc. pour aboutir visiblement à une tentative de « boom » de la marchandise, il faut avouer que tout homme célèbre, de quelque bord qu’il soit, est devenu tant soit peu suspect, car on est toujours en droit de se demander de quelle proportion d’enflure est faite sa renommée.

  Très longtemps, on a cru de confiance — et c’est ce qui a rendu l’astuce possible — qu’une personne ne peut devenir célèbre que s’il y a en elle quelque mérite au-dessus du commun. Cette opinion, à peu près fondée du temps où la technique généralisée de la publicité n’existait pas, est devenue tout à fait erronée, aujourd’hui que la sélection spontanée dans un travail par la capacité à exécuter ce travail est remplacée par le procédé qui consiste à faire croire à l’existence d’un talent en répétant le plus grand nombre de fois possible que ce talent existe. Depuis qu’on s’est avisé qu’on pouvait suggérer à la foule qu’Untel a du génie en lançant dans le monde à coup de million le nom d’Untel, il n’y a plus de raison pour qu’on se soucie de dire vrai pour être cru, puisqu’on a trouvé le moyen d’être cru sans dire vrai.

  Jadis, le phénomène de la célébrité se décomposait en deux temps : 1° avoir du talent ; 2° grâce à ce talent, devenir célèbre. Aujourd’hui, il y a toujours deux temps, mais l’ordre en est inverse : 1° se rendre célèbre par un boniment quelconque, mais bruyant et largement diffusé ; 2° grâce à ce boniment massivement répandu, passer pour avoir du talent.

  Malheureusement, les charlatans ayant trouvé le moyen de fabriquer les célébrités en ont abusé et les ont fabriqués en série. De là inflation des gens célèbres, c’est-à-dire couverture-or (ou couverture-génie) insuffisante, de là ébranlement de la confiance et enfin dévalorisation de la valeur-célébrité.

  Je vois donc poindre le jour, je le répète, où il suffira qu’un nom soit célèbre pour qu’on le considère d’abord avec méfiance et réticence. Et je ne fais point là un paradoxe. C’est en réalité de notre temps que la célébrité aura connu son plus grand prestige car, jadis, lorsqu’une personne de famille distinguée se mettait à faire de la littérature, par exemple, ou bien elle ne signait pas (La Rochefoucauld publia ses Maximes en les signant « trois étoiles »), ou bien elle utilisait un nom d’emprunt, ce qui indique suffisamment qu’il n’était pas tellement apprécié par les gens de qualité d’avoir son nom rabâché à tous les échos.

  Aujourd’hui, cette marque de bon goût est lettre morte pour la plupart ; on se grise de la moindre apparence de célébrité, et les plus petits noms se rengorgent d’une renommée qu’ils croient grande, sans voir le côté vulgaire de cette conception futile, vaniteuse et fausse de la célébrité qui répugnait à nos aïeux les mieux doués.

  Aussi cette dévalorisation salubre de la célébrité aura encore pour avantage de dégager les célébrités justifiées de la tourbe des célébrités artificielles avec lesquelles, par la force des choses, elles sont entremêlées : la société ne peut qu’y gagner considérablement car rien n’est plus bienfaisant pour une société que the right man in the right place. De même que rien n’est plus désastreux qu’une société où des hommes légitimement célèbres sont souvent honteux de leurs confrères en célébrité, et où des hommes de valeur sont trop tentés de rester inactifs, dans le sens social du mot.

  Et puis, n’est-il pas fatal que la parole du divin Socrate se vérifie de siècle en siècle : « Ils ne connaissent pas ce que l’on doit, moins que tout, ne pas connaître : la peine réservée à l’injustice », c’est-à-dire le dégonflement de leur habileté même, de ces gens qui se croient suprêmement habiles, qui, lorsque leurs ruses seront déjouées, feront alors, comme le dit encore Socrate, « l’effet de ne pas valoir du tout mieux que des enfants » ?

                                                                               L.G.

Art et commerce

  Pour un commerçant, la qualité d'art d'un tableau n'a pas de véritable importance et il importe avant tout de faire croire que ce tableau est bon et non qu'il soit bon réellement. Un tableau excellent ou médiocre en soi n'est, dans ce cas, qu'une marchandise qui se vend bien ou mal et à la qualité duquel l'acheteur croit sans être capable de la discerner suffisamment. L'acheteur fait donc confiance à la publicité, c'est-à-dire à des gens qui ont tout intérêt à clamer qu'une marchandise est supérieure si on les paye pour le dire et résolus à étouffer ou minimiser une marchandise qui ne fait pas de publicité ou qui en fait moins. L'opinion qu'a l'acheteur d'une marchandise n'est donc pas relative à sa qualité réelle mais à celle que la publicité lui fait. Dire que la vraie qualité d'une oeuvre d'art n'est pas ce que le public en pense sous le règne de la publicité devrait être une lapalissade. Si la vraie qualité d'une oeuvre d'art n'est pas reconnue par elle-même de nos jours, c'est parce que la loi du factice commercial domine tout, et c'est le plus fort dans le domaine commercial qui prend les décisions. Un artiste ne peut donc à la fois être artiste et se substituer au commerçant. Acheter un Rubens ou un Rembrandt est un placement : cela s'inscrit dans le domaine du commerce. Mais acheter un tableau moderne est autre chose aujourd'hui : c'est un pari et, comme tout pari, on va en aveugle en mettant ce qu'on croit être les meilleures chances de son côté, et ce qu'on croit naïvement être les meilleures chances, ce sont les trompettes de la publicité. Et comme dans tout pari aussi, le résultat final réserve des surprises : celles de Manet, Cézanne ou Van Gogh.

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nota : La légende du « génie » de Picasso sérieusement mise à mal par Romulo Antonio Ténes qui après des décennies d’enquête et l’édition de sept volumes documentés, accuse Picasso de s’être attribué frauduleusement des œuvres de son père et d’autres peintres, notamment pour sa période figurative de prime jeunesse ; fraude perpétuée et amplifiée, selon Tenés, par ses héritiers, la toute puissante Picasso Administration S.A. à but très lucratif. Ténes met en cause les musées Picasso de Paris et de Barcelone, et les accuse d’exposer un nombre considérable de faux Picasso et de se refuser à une expertise scientifique indépendante. Pour en savoir plus, cliquer sur SUR PICASSO