BIOGRAPHIE (1946-1979)

Autoportrait 1945 (huile sur toile, 65 X 54 cm)

 

"Si l'on disait de moi : Voici l'artiste qui, de son temps, a le mieux imité la nature, je me tiendrais pour comblé au-delà de tout ce que je puis espérer."

 

 1946. Léon Gard fonde la revue bimensuelle Apollo, dont il rédige, au début, l'essentiel des articles de fond sous son nom ou sous des pseudonymes (Elie Bertrand, Le Veilleur, Alphonse Mourillon). Il entreprend alors une véritable croisade contre la peinture non-figurative, accuse ceux qui la prônent de détruire  le traditionnel critère de l'imitation de la nature sans en proposer aucun autre qui soit intelligible. Il vise en particulier Picasso comme figure de proue de cette tendance, mais aussi Apollinaire comme instigateur du Cubisme, et, d'une manière générale, les littérateurs se mêlant de régenter la peinture, ainsi que les critiques d'art. Dans le premier numéro paraît un pamphlet qui reprend le célèbre titre de Zola : "J'accuse" où Léon Gard reproche à toute une société d'avoir, soit par veulerie, soit par cupidité, soit par vanité, accueilli, entretenu, soutenu les pires éléments de destruction artistique. Il écrit encore cette année là : Politique d'abrutissement au moyen de l'artLe malentendu Cézannien (où il s'indigne de la récupération de Cézanne par les Cubistes), Les Salons de peintures assassinent l'art ; etcSes principaux collaborateurs sont Paul Sentenac, Georges Turpin et François de Hérain.

LA REVUE APOLLO

1947. il écrit Responsabilité d'Apollinaire (où il montre le poete Guillaume Apollinaire comme un des principaux inspirateurs du Cubisme et poussé par un désir morbide de destruction) ; Les "Avancés" avancent dans le vide ; Il Faut décourager les Beaux-Arts ; Un grand peintre, un exemple à ne pas suivre : Van Gogh ; La "maniere" doit rester à l'office ; L'imitation de la nature est le seul étalon dans les arts plastiques ; Le nombre d'or est dans la nature ; etc.

Portrait de Jean-Louis, 1948 (huile sur carton, 46 X 38 cm)

1948. il expose à la galerie Jeanne Castel, participe au Festival International de peinture, galerie la Boétie, et à celui de la galerie Susse, boulevard de la Madeleine, aux côtés de Van Dongen, Vlaminck, Utrillo.

  Il écrit : La Presse, cancer de la civilisation moderne ; L'Ecole des Beaux-Arts ou quand le pompier prend feu ; La copie n'est pas facile ; Les propagandes sont toutes mensongeres ; L'amour de l'art, bastion contre le robot ; Hiérarchie valable et principes énoncés (où il déplore que ces deux choses fassent totalement défaut dans les jugements portés sur la peinture moderne) ; etc.

Naissance de sa fille, Sylvie.

Sylvie, 1953 (huile sur carton, 46 X 38 cm)

1949. Il expose à la galerie Jeanne Castel

  Il écrit : Les Animaux malades de la peste(satire où il dénonce les ravages causés par la publicité, qui sont la mort ou l'agonie de tout ce qu'il y a de plus noble dans la société humaine, publicité qu'il définie : une grande outre pleine d'un pus infect, que l'on déverse par tonnes sur la pauvre humanité, et qui représente la loi de l'argent) ; Menteur comme la radio (où il dénonce le "bourrage de crâne" de la radio, sur laquelle les grands trusts commerciaux, industriels, financiers, les gouvernements — qui ne sont pas les moindre trusts — ont posé une griffe de rapace ) ; Réfutation de la déformation et profession  de foi (où il affirme : Si l'on disait de moi : Voici l'artiste qui, de son temps, a le mieux imité la nature, je me tiendrais pour comblé au-delà de tout ce que je puis espérer) ; Du rôle de l'école des Beaux-Arts ; L'art a déserté la France ; etc.

  1950Il participe au Festival International de Peinture de Bruxelles avec Femme accoudée, présente au Salon d'Hiver un portrait du peintre Hélier-Cosson. Il écrit : Des Regles de l'harmonie des couleurs et des volumes ; Il faut supprimer l'éducation artistique ; réflexions pessimistes sur la presse ; etc.

Thierry (huile sur carton, 46 X 38 cm, Paris 1955)

1951. Le portrait de Sacha Guitry figure à nouveau au Festival International de peinture.

  Il écrit : La Fable de l' époque bleue (Le maître de l'époque "bleue", dit-il, de l'époque "rose", de l'époque "ingresque", etc., égalant Ingres et Raphaël, est une légende enfantée par la publicité, laquelle est éclairée d'un trait par cette réflexion de Picasso citée sans malice par Gertrude Stein : "Un tableau n'existe que par sa légende et pas par autre chose", ce qui revient à dire que le talent de l'artiste n'existe pas, mais seulement le talent publicitaire. Ce serait donc une duperie que de chercher un grand talent chez Picasso, hormis celui d' y faire croire) ; Contre une fédération des artistes ; Abjection de la publicité ; etc.

  Naissance de son second fils, Thierry.

  1952. Il écrit : Meissonier et Picasso (où la grande célèbrité du XIX°siecle est mise en parallèle avec la grande célèbrité du XX° siecle, et considérées toutes deux comme deux erreurs opposées et aussi éloignées de la vérité l'une que l'autre) ; L'Impressionisme existe-t-il ? ( où il soutient, niant ainsi la notion de progrès en art, que les peintres impertinemment baptisés "Impressionnistes" n'ont rien inventé ni révolutionné : ils n'ont fait qu'incliner davantage vers la partie luministe et atmosphérienne de l'éternel problème de la peinture) ; Apelle et Cézanne ; Faut-il restaurer les tableaux (publié dans la tribune libre de l'Amateur d'art ) ; etc.

  1953. Il écrit : Art abstrait ; Aider les artistes (où il énonce toutes ses raisons d'être contre une aide spéciale de l'Etat accordée aux artistes) ; Pour une cote vraie des tableaux ; etc.

  Il tente de créer une nouvelle revue mensuelle : L'Anonyme de l'artrevue anonyme, non publicitaire, non illustrée, qu'il rédige seul, et dont la parution semble avoir été entravée . Les articles des deux numéros parus reprennent les thèmes phare de l'Apollo : Faux prestige de la déformation artistique ; L'imitation de la nature est sélèctive ; Inutilité de l'initiation aux Beaux-Arts ; Sur la Publicité ; La Presse et la Vérité.

  1954Il écrit : Nécessité des Règles dans Apollo, dont le contrôle lui échappe de plus en plus ; Imposture des reproductions ; etc. 

  1955. Il écrit :Spéculation et Beaux-Arts ; La Nature ou rien ; Réfutation du Cubisme ; Commerce du Génie etc.

  1956. Il écrit : Beauté, laideur, malheur ; Figuratifs déformants (publiés dans la tribune libre de l'Amateur d'art).

   1957. Avec la mort de Sacha Guitry , il perd à la fois un ami, un admirateur et un soutien  de poids. Il lui rend hommage dans Apollo en écrivant : La vérité sur Sacha Guitry.

  Il écrit pour la Tribune Libre de L'Amateur d'art : Le non-figuratisme est anti-plastique.

 

Le Château du parc des Bonshommes, l'Isle-Adam, 1960 (huile sur toile, 73 X 60 cm)

1959. Désormais, dés qu'il peut s'évader de son atelier de restauration, il court se réfugier dans le parc des Bonshommes en forêt de l'Isle-Adam, où il peint, dans une manière large, des toiles sur des thèmes de toujours, aussi simples à concevoir qu'ardus à réaliser : la vie des étangs, les caprices de la lumière et du vent sur les feuillages et sur les ciels, l'évolution des saisons, etc.

   1960. l'État lui achète une toile :  Roses rouges dans un vase de Gien Bleu et blanc.

  Il expose à la galerie Weil, avenue Matignon, trente deux toiles dont la plupart est constituée de paysages exécutés dans le parc des Bonshommes.

  1963. Il expose à la galerie des Capucines, boulevard des Capucines, vingt-huit toiles, paysages et portraits prêtés par des collectionneurs (le Comte Doria, Maurice Renand, la Baronne Hottinger, la Comtesse d'Anselme). Mais la veuve de Sacha Guitry refuse de prêter le portrait de son mari.

 La mort de sa soeur, Marie-louise, et un an plus tard celle de son fils aîné, Jean-Louis, dans un accident de camion pendant son service militaire,  l'affecteront profondément. Car ce pourfendeur de la "famille moderne" en tant qu'institution, lui que seule intéressait la qualité intrinsèque des individus, voua une sorte d'adoration à ses soeurs, et il chérît ses enfants, même si sa pudeur lui interdisait les grandes démonstrations affectives. Cet être pétri d'une extrême sensibilité, au naturel enjoué bien que teinté parfois de mélancolie, s'armait de stoïcisme pour ne pas se laisser emporter par ses émotions.

Pivoine dans un vase (huile sur toile, 81 X 65 cm, Paris 1962)

1964. Il expose vingt-cinq peintures à la galerie des Capucines, en partie empruntée à des collections particulières.

  1965. Il expose vingt-cinq peintures à la galerie des Capucines.

  1967. Il expose à la galerie des Capucines des peintures de collections particulières. Il écrit dans les plaquettes d'invitation : Lorsqu'on fait le tour de l'abstrait, et Dieu sait si l'on en a été saturé, on s'aperçoit que la nature est infiniment plus riche en suggestions et moins conventionnelle. Le mécanisme de raisonnement, très employé, selon lequel une oeuvre d'art, pour être bonne, doit choquer d'abord, est périmé depuis longtemps par la monotonie des "audaces", par l'habitude qu'on a prise de voir le pire.

  1969. Il expose à la galerie des Capucines sur le thème des fleurs. Il écrit dans ses plaquettes d'invitation un article intitulé Le Lucre et l'art  : Le lucre est une chose et l'art est son contraire. Le "non-art" (comme si l'on pouvait, à volonté, faire de l'art ou n'en pas faire) si à la mode ressemble au lucre comme un frère. Le lucre consiste à ne donner d'importance qu'à ce qui se traduit par un profit d'argent, tandis que l'art est un désir de noblesse, un but de beauté et de perfection pour elles-mêmes. Le désir de noblesse ne trompe guère : qui vise sincèrement la noblesse des choses l'atteint. Mais le lucre se trompe souvent : qui désire le profit d'argent ne le voit pas toujours où il est, au grand désespoir des spéculateurs. L'homme de lucre est trop aveuglé par ses appétits impatients pour y voir clair. Il est pressé d'avoir de l'argent ; c'est quand il l'a qu'il est satisfait. Tandis que lorsqu'on veut faire une belle œuvre, on est satisfait, non pas quand elle est payée, mais quand on l'a faite ou qu'on a fourni un grand effort pour la faire.

  Le temps qu'on y met ne compte pas, que ce soit une heure ou une année.

 

  1970. Il expose des paysages à la galerie des Capucines.

Nature morte au Singapour (huile sur toile, 65 X 50 cm, Paris 1970)

1971. Il expose des natures mortes récentes à la galerie des Capucines, exposition qu'il titre : La Réalité de Toujours par opposition ironique au Salon des "Réalités Nouvelles" (peinture non-figurative ou déformante). Dans la plaquette d'invitation, Michel Duvernay  écrit : Aujourd'hui, pas plus qu'hier, Léon Gard ne recherche l'effet ni la flatterie. Il ne peint pas à la manière "choc" qui n'est parfois qu'un subterfuge  commercial, un moyen de pallier à un manque  de sensibilité artistique. Il est toujours ennemi de l'originalité pour l'originalité. Pour lui, l'originalité n'est pas une forme d'art mais seulement la façon de faire une chose et la manière visible dont elle est faite.

  Il y a six mois, des marchands de tableaux américains sont venus lui offrir un contrat. En échange, ils lui ont demandé de réaliser un certain nombre de peintures dans un certain style, d'une certaine manière. Il a refusé. Pourtant, c'était un tremplin. Mais de cela peu lui importe ! Il s'obstine à ne pas vouloir se servir de l'originalité comme moyen. Celle qui consiste à imiter une certaine façon de peindre, celle qui n'est parfois qu'une apparence de talent mais ne le détermine pas. Léon Gard reste un créateur. la justesse de sa peinture, sa qualité, voilà son originalité.

  1972. il expose "Cinquante ans de peinture" à la galerie des Capucines, qu'il annonce, non sans provocation, comme une forme de manifestation contre l'abstrait en ce sens que je vois l'art de la peinture tel qu'on l'a toujours vu et qu'on ne trouvera ici aucune innovation par rapport au passé. Il ne faut point confondre l'enfantillage de la nouveauté et de la destruction avec la légitime rébellion contre un académisme décadent et tyrannique. Le nouveau vieillit vite tandis que dure l'art et que "l'Homme au gant" reste un chef-d'oeuvre.  Il conclue : L'abstrait n'est pas de l'art et ne saurait se donner pour tel.

  1973. Il présente une nouvelle exposition à la galerie des Capucines, qui sera son ultime exposition.

  1974. Il écrit pour le journal Rivarol : Le Faussaire génial n'existe pas Ingres, Napoléon III et les Impressionnistes La Véridique histoire du Douanier Rousseau David, peintre de la Révolution et de l'Empire Ossian ou la supercherie de Macpherson. Il cessera d'écrire pour ce journal après qu'on lui ait refusé un article sur l'Hotel des Ventes.

Portrait de Thierry, huile sur carton, 41 X 33 cm, Paris 1972)

1976.Trois ans avant sa mort, il remet son fonds d'atelier à son fils Thierry et lui écrit : "J'avais espéré que dans le métier d'art que je fais, je rencontrerais quelque véritable amateur d'art : j'ai renoncé à cette idée car je n'ai trouvé que des spéculateurs ou des gens soucieux d'entretenir des portraits de famille par vanité. J'ai pensé finalement que ton sens artistique valait mieux que celui de tous ces faux collectionneurs."

  Ces autres lignes adressées un jour à Louis Metman complètent assez bien les sentiments de mélancolie et d'amertume qui l'accompagnèrent toute son existence, sans pour autant jamais altérer son amour de la vie :

   "Parmi toutes les personnes qui m'ont aimé, y compris les femmes les plus amoureuses, aucune n'a vraiment saisi l'importance de l'art en général ni l'importance de l'art dans ma vie : ceci prouve un peu amèrement qu'on peut aimer beaucoup un être tout en méconnaissant une part importante de son bonheur."

  Après plus d'un demi-siècle de labeur ininterrompu, de lutte acharnée pour convaincre le monde de l'art en particulier et  la société en général qu'ils faisaient fausse route ; en dépit des retours de bâton que lui valurent ses prises de positions intransigeantes, Léon Gard reste un être qui charme par ses manières simples et affables. Sa rigueur intellectuelle, sa fermeté de caractère sont intactes sous une allure débonnaire et une attitude courtoise. Il n'a pas abandonné son combat :  ses adversaires sont toujours les mêmes, de plus en plus puissants, et lui, le viel artiste à l'idéal inébranlable, de plus en plus seul. Il sait bien que les forces en présence sont disproportionnées, mais sa réponse est prête pour ceux qui le lui font remarquer : Il n' y a pas de prudence qui doive faire qu'un sentiment de justice devienne lettre morte, même s'il apparaît certain que prendre parti pour cette justice nuira à notre bonne conservation matèrielle. Il est soutenu moralement par son amour inaltérable de l'art et de la vérité (qui n'est peut-être qu'un seul et même sentiment).

  Voici ce que disait de lui son ami le journaliste Michel Duvernay : Aimable en toute occasion, il sait être serviable sans qu'on ait besoin de le solliciter mais il refuse à tout prix ce qu'il ne prise pas, n'hésite jamais à prendre position, sait être tendre devant un enfant, un paysage ou une fleur, solitaire, trouver la part de la beauté et se faire humble devant elle. Souvent il fait sienne la réplique de Figaro "je m'empresse de rire de tout de peur d'être obligé d'en pleurer". Mais ce n'est pas une forme d'humour résigné, pas davantage une acceptation de sa condition. C'est seulement une possibilité de se donner du recul, un temps de réflexion...

  Au physique, sa démarche est désormais pénible.  Il s'en excuse en prétextant des cors aux pieds. La réalité est sans doute plus grave et semble indiquer les séquelles d'un accident vasculaire cérébral.  Son pas chancelle quand il traverse le Pont-Neuf pour aller de son logement du quai des Grands-Augustins (qui n'est plus pour lui, selon sa propre expression, qu'une sorte de "campement") à l'atelier de la rue des Bourdonnais. Avec son antique poële en fonte crevé, ses murs gris et lépreux, ses vitres opacifiées par la crasse et la poussiere, cet atelier ne prend même plus la peine de dissimuler l'indigence de son vieux locataire. Dans l'étroit bureau, assis à une table encombrée de livres et de papiers, le peintre philosophe écrit avec une plume de fer (au propre comme au figuré) tout ce qu'il a encore à dire sur l'art et sur la vie.

 

Le géranium rouge (huile sur carton, 41 X 33 cm, Paris 1979, dernier tableau peint par Léon Gard)
"C'est dans le genre de ce que je faisais à Toulon dans ma jeunesse, j’espère que ce géranium ne pâlira pas trop à côté de ceux du midi", écrit-il à son fils.

Après 1973, Il ne peint plus que deux toiles, la dernière (Le Géranium rouge) un mois avant sa mort. Il s'éteint le 12 novembre 1979, seul dans son studio du quai des Grands-Augustins où le dénuement s'est installé. Il gît au pied de son chevalet , parmi des boites de couleurs jonchant le sol. On venait de lui accorder le Fond National de Solidarité. Quelques mois auparavant, il écrivait à la mère de ses enfants (dont il était séparé depuis près de vingt ans) qui s'inquiétait de son isolement et l'exortait à se rapprocher des organismes sociaux :

  Pour moi, je ne crois qu'à la qualité peu nombreuse des individus. Quant aux institutions, quelles qu'elles soient, je n'y crois guère, pour ne pas dire pas du tout. Plus exactement, je ne crois pas que personne puisse rien d'important pour moi.

  Sans être misanthrope le moins du monde, je ne crains aucunement la solitude, laquelle, pour moi, n'est nullement une contrainte et il y a beaucoup de choses auxquelles je n'attache plus d'importance.

 

  De la mort, il dit que la plus profonde est la décadence morale et que  la mort physique, qui ne se produit pas sans une vive et dramatique opposition de l’instinct vital, exprime tout à coup une grande sérénité quand elle est accomplie. Cette sérénité évoque à ses yeux  davantage une mutation qu’une fin.