IL FAUT DECOURAGER

    LES BEAUX- ARTS

                     Par Léon GARD

     (article paru dans la revue Apollo en 1946)

 

 

  Le peintre Degas qui est l’auteur de la maxime ci-dessus était un esprit terriblement perspicace, et lorsqu’il dit cela on peut croire que ce n’est pas une plaisanterie.

  Certes, il ne souhaitait pas, on s’en doute, la disparition de l’art de la société, mais il constatait qu’aujourd’hui les prétendus encouragements des beaux-arts ne s’exercent pas réellement au profit des beaux-arts et ne sont, dans la pratique, que des gestes dont le seul but est de justifier un nombre excessif de différents fonctionnaires des beaux-arts, autour desquels s’agitent une cohue d’artistes sans dons, intrigants, avides de commandes et de places.

  De plus, sans l’effervescence, la vanité et l’ambition implacable des médiocres, on peut tenir pour assuré qu’il n’y aurait guère de ce qu’on appelle pompeusement « mouvements » artistiques, et s’ils disparaissaient, la raison d’être de toute une rubrique de presse dite d’information artistique disparaîtrait en même temps. L’encouragement des beaux-arts, c’est, aujourd’hui, tout cela, c’est-à-dire l’encouragement de ce qui s’oppose en fait de la façon la plus virulente à l’existence de l’art véritable.

 Enfin, l’empreinte et l’intervention d’un Etat indifférent, incapable et incompréhensif dans les questions d’art est devenue si stupidement démagogique et le problème de la vie des artistes est posée par lui avec une telle grossièreté que son attitude équivaut pratiquement à une condamnation : plus l’artiste est pur, plus il est grand, plus il est écrasé par cette machine ivre.

  La situation est si grave qu’il faut la dénoncer devant la jeunesse se destinant aux arts, qui est peut-être la partie de la jeunesse contenant ce qu’il y a de plus authentiquement enthousiaste, et nous ne devons pas permettre que l’on bafoue des qualités aussi exquises.

  Dans notre société, on fait semblant de faire risette à l’artiste, on le flatte parfois comme on flatte un cheval de l’encolure lorsqu’on suppose qu’il peut nous faire gagner la course, mais on n’a pas au fond le moindre égard ni pour son esprit ni pour sa personne.

  Les écoles officielles ou semi-officielles ? Que vous y enseigne-t-on ? Des choses que les professeurs ne savent pas eux-mêmes. Les traditions y sont perdues ; les doctrines à la mode y trouvent quelque faveur avec trente ans de retard, lorsque ces doctrines commencent à s’écrouler : ainsi les écoles ne vous offrent aucune chance de réussite quelconque, ni par un enseignement profond, ni par les formules de la vogue, car les talents comme le succès s’établissent toujours en dépit d’elles et contre elles.

  Jeunes gens trop sensibles, trop nobles, trop raffinés, trop méditatifs, ne devenez pas des artistes : notre société les maudit. Elle fait plus que de les maudire : elle les loue, les caresse, en tire substance, les suce comme une orange dont on jette finalement la peau. Soyez donc diplomates, agriculteurs ou chefs de rayon, mais ne tombez pas dans la duperie de vouloir faire métier de ce qui ne peut plus en être un avec les mœurs d’aujourd’hui.

  Ne croyez pas aux phrases berceuses. Le spéculateur se cache partout : il vous sourira s’il espère pouvoir tirer quelque chose de vous, sinon, il vous écrasera. Ne cherchez point des perles pour les jeter aux crocodiles. Si vous vous sentez l’âme d’un Corrège ou d’un Rembrandt, commencez d’abord par faire taire votre âme, ce qui est un excellent exercice philosophique, et dites-vous ensuite que la plupart des gens pour qui vous alliez donner votre précieuse sueur, sinon votre sang, n’en valent pas la peine.

  Si vous voulez absolument faire des œuvres d’art pour vous, pour le plaisir, ne croyez pas qu’il soit nécessaire d’en faire toute la journée. Cela n’est même pas possible ; malgré les kilomètres de toiles peintes, dont une grande partie échoue au marché aux puces, il n’y a qu’une Joconde, et des centaines de milliers de gens se déplacent du monde entier pour la voir.

  Il faut travailler longtemps pour acquérir la science, vous a-t-on répété. Comment, alors, direz-vous, trouverons-nous ce temps, si nous devons faire un autre métier qui assure notre existence matérielle ?

  N’oubliez pas, vous répondrai-je, que dans notre art, travailler c’est souvent regarder intensément. D’ailleurs, s’il faut du temps et du travail, en faut-il autant qu’on le prétend ? Voyez le portrait d’Ingres par lui-même à vingt-quatre ans : certes, il a fait d’autres chefs-d’œuvre par la suite, mais a-t-il fait beaucoup mieux que ce portrait exécuté à vingt-quatre ans ?

  Quoiqu’il en soit, il faut s’en tirer avec les moyens du bord, c’est-à-dire opérer selon l’état actuel des choses. Pour moi, je vous propose de gagner un temps considérable : n’allez dans aucune école de dessin ou de peinture, elles sont aujourd’hui toutes exécrables et les moins mauvaises sont inutiles. Aucune d’elles n’a eu l’intelligence de réagir efficacement contre les farces de quelques malicieux personnages qui, même si leur vogue décline, même s’ils sont plus ou moins « excommuniés », pour des raisons d’ailleurs aussi bizarres que celles qui les ont élevés, ont pourtant gagné de l’argent, assuré leurs vieux jours, embouteillé les chemins pendant des années, et se moquent bien des pots cassés qu’ils ne paient pas, tout au contraire. Donc, le temps que vous aurez économisé à ne pas écouter les billevesées qu’on débite dans ces écoles, que ce soit celle des Beaux-Arts ou l’académie de M. André Lhote, ce sera déjà une excellente affaire. Ensuite, si vous êtes solidement, réellement doué, si vous aimez vraiment cela, quelques heures par semaine vous permettront, malgré tout, de vous exprimer avec plus de force que bien d’autres.

  Et vous aurez évité cette humiliation, si affreuse et si dégradante pour un véritable artiste, d’avoir à flatter tel ou tel critique ignare, mais influent, tel ou tel fonctionnaire des beaux-arts, susceptible de vous faire acheter ou commander quelque chose par l’Etat, tel ou tel marchand sans entrailles, mais à même de « s’intéresser » à votre production.

  Vous aurez acquis le droit de mépriser sereinement une société qui ne vous vaut pas, qui est féroce et grossière, alors que vous êtes généreux.

  Songez bien que la société actuelle ne mérite pas qu’on se donne, car elle-même dévore tout et ne donne rien : si vous jetez quelques rayons, que ce ne soit que malgré vous, dans la mesure où il est impossible d’être tout à fait autre que soi-même ; oui, vous avez bien compris, soyez avare de vos dons.

  Et même si ces dons  restaient en vous sans profiter à personne, dites-vous enfin que c’est la société qui y perdrait et non pas vous.

  Voilà ce que je crois nécessaire aujourd’hui de dire aux jeunes gens : en les adjurant de ne plus embrasser la carrière des arts, j’ai la conviction d’avoir défendu la cause de l’art de mon mieux.

L.G.