De Louis David à Paul Cézanne

Louis David par lui-même

 

           Par Léon Gard

 

  On s’est complu à montrer David comme un maître d’une indiscutable envergure, surtout bon dessinateur, mais académique, tout  compte fait fort ennuyeux, et responsable de règles tyranniques et nuisibles : « David, cet astre froid », écrivait Baudelaire…

  Sans s’appesantir outre mesure sur les appréciations fantaisistes et péremptoires d’écrivains qui eussent encore mieux employé leur temps à parler des bigoudis de leur maîtresse qu’à se faire arbitre des beaux-arts, disons tout de même en passant que si des opinions saugrenues sur de grands artistes se sont accréditées, on le doit souvent à la plume — parfois talentueuse, parfois géniale — de gens qui ignoraient par trop le mot étonnant de Napoléon : « L’immoralité, c’est de faire un métier qu’on ne sait pas ».

  Certes, David dessinait fort bien. Mais ceux qui ne voient en lui qu’un froid dessinateur n’ont pas bien regardé ses œuvres, ou ne comprendront jamais ce que c’est qu’un tableau, ni ce que c’est que la peinture.

  Sans doute, les sujets pris à l’antiquité, dont la faveur s’expliquait par un besoin de discipline perdue, de sévérité nécessaire après le dévergondage du XVIII° siècle, ont beaucoup inspiré David. Mais, chez lui, ce qu’ils peuvent avoir parfois d’un peu artificiel, encore que contenant toujours de magnifiques morceaux, est dû à une trop grande introduction d’éléments conçus « de chic », défaut qu’avaient à un bien plus haut degré beaucoup d’autres peintres. Il n’en est pas moins que ce qu’on appelle froideur davidienne est une volonté d’impassibilité stoïcienne qu’on a la sottise de confondre avec de la froideur. Car rien n’est plus exquis et plus noble à la fois, rien n’est plus délicieusement peint que « La mort de Socrate ». La seule querelle que je ferais peut-être à ce tableau — qu’on peut voir actuellement à l’Orangerie (aujourd'hui au musée d'Orsay) — est de montrer un Socrate trop beau et pas assez vieux, bien que la laideur légendaire (et par conséquent incertaine) de Socrate fut peut-être toute relative, et que nous ne sachions pas, au juste, comment il était. Cela dit, David, malgré la grandeur antique du sujet n’avait à peindre que l’intérieur d’une prison et quelques personnages humains, et c’est probablement pourquoi il s’en est tiré de façon sublime.

  

Louis David, "La mort de Socrate" (cliquez sur l'image pour l'agrandir)

  Au demeurant, la pudeur de David, sa volonté de sobriété et de simplicité n’étouffaient pas chez lui le peintre savoureux comme un flamand. Mais sa réserve délibérée qui l’éloignait de la truculence est d’un parfum bien français, et bien particulière aussi à son époque martiale. Cette réserve ne l’empêchait nullement de poser les problèmes les plus subtils et les plus profonds de la peinture et souvent de les résoudre généralement.

 Ainsi, il n’est pas douteux que le portrait de Madame Récamier, de Madame Chalgrin, et d’autres encore, ne contiennent les préoccupations de vibration chères aux impressionnistes et aux pointillistes, mais exprimées autrement que chez ces derniers, c’est-à-dire non pas par les empâtements, ni les juxtapositions de couleurs, mais par les transparences, par des espèces de valeurs lumineuses obtenues à l’aide d’une succession de points non couverts de peinture, de frottis laissant savamment jouer le ton clair du dessous. Un tableau de ce genre — un tableau d’homme en noir, je ne sais plus qui — rappelle même curieusement la facture cézanienne de la période où celle-ci renonce aux empâtements pour procéder par frottis. Drôle de comparaison, direz-vous ? Et pourtant les tableaux sont là. Certes, tous les grands peintres offrent quelque parenté par l’œil, mais de façon plus ou moins frappante : il me paraît qu’il y a plus de parenté entre David et Cézanne, qu’entre Ingres et Cézanne, par exemple.

  

Louis David, "Portrait de Mme Trudaine (anciennement Chalgrin)

  Cela m’amène à penser que celui que certains considèrent comme le père des « pompiers » serait plus près qu’on ne croit que celui que les mêmes regardent comme le père de la peinture moderne.

  Car, si l’on ne veut pas s’en tenir aux mots, aux étiquettes étourdiment collées, mais regarder les choses, les pompiers sont les imitateurs de David et non David lui-même qui, certes, était savant dans la tradition de son art, mais également fort audacieux : est-il rien de plus moderne, dans le sens permanent et réel du terme, c’est-à-dire de plus libre, que les deux éclatantes esquisses d’après ses filles en robe orange ?

  D’ailleurs, il se pourrait que le mot « pompier » qui s’applique aux imitateurs médiocres de David, ait pour origine les débauches de casques romains, lesquels rappelaient ceux des pompiers de l’époque, que les dits imitateurs croyaient indispensables pour atteindre au style de David. C’est explication qui est une hypothèse de mon cru (le dictionnaire ni la tradition n’en donnant aucune, je peux bien la faire mienne) ne s’appuie pas sur une certitude ; elle n’est que plausible, et inspiré par la nécessité évidente que le mot « pompier » ait une source précise.

  Donc, je n’affirme rien. Pourtant, quand je vois tant de peintres qui ont cru être des Van Eyck ou des Dürer, en accumulant les détails, des Rembrandt en voyant noir, des Vélasquez en peignant des nains, des Rubens en peignant de grosses maritornes filasses, des Van Dick en étant mièvres, des Raphaël en faisant des vierges douceâtre, quand j’en vois aujourd’hui qui croient faire du Cézanne en bâclant effrontément trois pommes sur une table instable, du Renoir en léchant des femmes cotonneuses ou qui s’imaginent être profond parce qu’ils ont fait un tableau avec une guitare coupée en morceaux mal recollés, je n’ai pas de peine à penser que, de tout temps, il y a eu des gens qui ne se faisaient une idée des choses que d’après les apparences les plus légères, qui prenaient le minutieux pour le perspicace, le vulgaire pour le vivant, le noir pour le profond, le fade pour le gracieux, l’insignifiant pour l’aristocratique, l’effronté pour le magistral, le criard pour l’intense, l’incompréhensible pour le savant, l’extravagant pour l’original, le casque enfin pour le style.

  Ainsi, je ne puis m’empêcher d’évoquer le tableau de ce peintre moderne connu, datant d’une époque dite « cézanienne », et qui, selon moi, offre l’exemple parfait du pompiérisme.

  L’auteur, en effet, semble s’être ingénié à étaler la couleur comme le faisait la main de Cézanne, s’être même informé du genre de pinceaux qu’il employait, peut-être qui sait, des couleurs qu’il posait sur sa palette, de la forme de celle-ci, du liquide qu’il versait dans ses godets, etc. Malheureusement, dans son tableau, les volumes sont mal exprimés et l’assemblage des tons manque d’harmonie, qualités sans lesquelles Cézanne n’eut pas été Cézanne, et sans lesquelles le peintre en question n’est qu’un « pompier », c’est-à-dire qui se croit un héros parce qu’il met un casque.

  Aussi, je pense qu’il est souhaitable et urgent que deux grands peintres de toujours, David et Cézanne, soient enfin arrachés des mains impies des pompiers de toujours par qui ils ont été pillés l’un comme l’autre.

L.G. (article paru dans la revue Apollo en juillet 1948)