18. mai, 2017

A propos du "Continuum de gris quant à la spécificité de structure de la musique de Ligeti "

ou  Du « DONQUICHOTTISME » en art.

 

  Ce que je veux démontrer dans cet article, en m'appuyant sur l' expérience qu'il révèle, c’est qu’on peut faire tout un discours philosophico ou métaphysico-artistique autour d’un balai à chiotte, à partir du moment  où quelqu'un ayant acquis une forte réputation d’artiste (que cette réputation soit méritée ou usurpée) se trouve, en vertu de cette réputation, en mesure de convaincre  que ce balai à chiotte est une œuvre d’art. N’est-ce pas d’ailleurs ce que Marcel Duchamp, avec son génie de mystificateur (et peut-être aussi parce qu’il était désabusé par l’art moderne, voire désabusé par les limites de son propre talent pictural)  a voulu dire avec son « Urinoir » ?

  Quoiqu’il en soit, j’ai voulu mettre en évidence que les interprétations d’Eric Vivier (éminent participant facebook aux controverses sur l'art) interprétations à propos de peintures  abstraites  (ou, pour parler plus correctement,  non-figuratives , puisque tout œuvre d’art même purement figurative fait nécessairement plus ou moins abstraction de quelque chose) ne sont que les émanations d’un cerveau encombré d’une culture livresque et de théories métaphysiques nébuleuses : c’est ce que j’appelle le  donquichottisme , c’est-à-dire l’art de prendre des moulins à vent pour des géants, des filles de joie pour des princesses, une paysanne dévergondée pour la merveilleuse dulcinée du Toboso ou, encore, des vessies pour des lanternes.  

  C’est ce  donquichottisme  que l’on rencontre si fréquemment chez les critiques d’art et les louangeurs de la peinture non-figurative ou de l’A.C., avec leur extraordinaire verbiage fait d’envolées lyriques. C’est ce donquichottisme, allié à l’esprit de lucre et à quelques manœuvres occultes à caractère politique, qui a permis au XX° siècle, non pas d’inventer, certes, mais de porter et de maintenir au niveau d’un art « officiel » cette peinture abstraite  que la grande majorité du public ne validait pas, mais qu’elle a fini par accepter à force de  bourrage de crâne, de lassitude  et de battage médiatique. C’est ce même donquichottisme, ce même esprit de lucre et ces mêmes manœuvres occultes, encore accrus par des décennies d’entraînement et de progrès dans cet exercice, qui fabriquent aujourd’hui quasiment de toutes pièces un Art Contemporain officiel  écartant tout artiste qui n’adopte pas ses codes et ne rentre pas dans la bonne filière du marché de l’art des Pinault, Arnault et compagnie.

  Mais j’ai choisi de dénoncer, par-dessus tout autre vecteur de déstabilisation de l’art, le donquichottisme — parce que je suis convaincu que, sans lui, les forces de la spéculation financière et les soutiens occultes, n’auraient pas suffi à imposer ces formes d’ « art » que le public a plutôt tendance à repousser d’instinct.

  Il faut reconnaître que, parfois, les Don Quichotte de l’art sont impressionnants ; très cultivés à la manière d’Eric Vivier, pétris d’histoire de l’art et de toutes les théories échafaudées a posteriori sur les peintres figuratifs anciens pour les enrôler sans vergogne sous la bannière des peintres abstraits, ils ont réponse à tout ; prestidigitateurs de haut vol, ils vous sortent à tout moment de leur chapeau des références picturales, musicales, philosophiques, en veux-tu-en-voilà , ici un Nietzsche, là un Deleuze (ce bavard impénitent qui radote sur Cézanne devant des élèves médusés), telle ou telle découverte scientifique censée remettre en question la vision des peintres et la conception de leur art, etc. !

  On peut comprendre que devant un tel déferlement de savoir, de noms célèbres supposés faire autorité, de références paraissant indiscutables, on peut comprendre que beaucoup de gens rebelles à l'art abstrait, étourdis, asphyxiés par une logorrhée insaisissable, finissent  par rendre les armes et par rentrer chez eux, penauds, doutant d’eux-mêmes, se demandant s’ils ne sont pas réellement en fin de compte les esprits fermés que ces beaux parleurs laissent entendre qu’ils sont. 

  Eh bien, je veux les rassurer ces braves gens : non, vous n’êtes pas des esprits fermés, et si vous doutez de vous parce que vous êtes  humbles et sincèrement épris de vérité, vous avez aussi le droit de douter de gens qui semblent faire métier de compliquer et de rendre obscure toute chose. Par conséquent, devant les phrases vertigineuses de ces experts en pathos, gardez toujours à l'esprit le conseil de Sacha Guitry : « Souvenez-vous que ce qui donne le vertige c'est aussi le vide ! »

  Ainsi, je vous révèle que le désormais célèbre «Continuum de gris quant à la spécificité de structure de la musique de Ligeti » (titre élaboré avec l'aimable collaboration d'Eric Vivier en personne) est une pure supercherie de ma part et nullement une œuvre de Barnett Newman comme je l'ai fait croire à Eric Vivier ! Il s’agit d’un vulgaire carton de protection au dos d’un de mes propres dessins encadré, sur lequel carton j’ai tracé à l’aide d’une règle et de deux craies de pastel prises au hasard cette ligne verticale bicolore. Ce travail de génie m’a pris moins de deux minutes !

  Oh ! Sans doute, Eric Vivier nous dira qu’il est bien facile de ma part de le tromper sur l’auteur de cette « œuvre » avec un pareil montage et à travers une photo. Mais, outre que je n’aurais pas pu faire ça pour pasticher un bon peintre figuratif, il n’en reste pas moins qu’Eric Vivier, dans son style inimitable de visionnaires’est répandu en propos ridicules sur la dimension mystiques  et dionysiaque d’un vulgaire bout de carton barré de deux traits de pastel dans lesquels, je le jure sur la tête de mon père, je n’ai mis aucune intention métaphysique :

   « Un grand pan de gris a priori uniforme mais en fait pas du tout , vibrant de touches et de densités très légèrement différents , mais surtout scindé (ici) par une ligne (ici) continue sans début ni fin d'un bord-cadre l'autre , doublée d'une autre ligne plus rouge ondulante... étendue incommensurable (induite seulement car le champ du tableau est limité) de l'Être (tiens ça évoque Heiddeger.. mais j'avoue que j'ai pas pratiqué plus que ça), ligne droite régulière d'une occurrence doublée d'une ligne ''rouge'' de vie ; un peu comme un schéma représentant le temps chronologique sur un tableau d'écolier , mais incarné via la peinture... évidemment tout ça va te sembler du charabia mystico-philosophique , mais c'est pourtant contenu dans le travail de Barnett...  [...] quant à ce Barnett , j'ai tout de suite pensé à certaines musiques (Eric Vivier parlera plus loin de la musique ''occidentale'' née dans les années 50-60 avec Ligeti): regarde le en écoutant ça (ici Eric Vivier met un lien vers une musique que je n’ai évidemment pas pris la peine d’écouter puisque toute la quintessence de ce merveilleux chef-d’œuvre pictural est le fruit de mes entrailles et retentit déjà en moi comme une musique délicieuse…) ça va peut-être commencer à signifier quelque chose en toi... »

  En effet, ça signifie quelque chose en moi : ça me confirme qu’Éric Vivier fait bien partie de ces Don Quichotte de l’art. Cela dit, je n’ai pas cherché à l’humilier mais à démontrer comment des individus très intelligents comme lui peuvent tomber dans un  pareil état d’aberration à force d’une érudition mal employée, et je lui dirais volontiers et en toute sympathie ce que la servante de Don Quichotte s’écriait en pensant à ce dernier : « Que Satan et Barabbas emportent tous ces livres qui ont gâté le plus délicat entendement qui fût dans toute la Manche ».