13. mai, 2017

LA CONCEPTION NIETZSCHEENNE DE L’ART PEUT-ELLE JUSTIFIER L’ART NON-FIGURATIF ?

 

  Une des théories avancées pour justifier la peinture « abstraite » (non-figurative) serait que l’on veut atteindre par le seul jeu de taches ou d’aplats de couleurs dûment organisés mais ne représentant aucune figure, un but semblable à celui que vise la musique avec les notes. Les tenants de cette théorie font parfois appel à Nietzsche et l’on se demande pourquoi car on ne trouve rien d’évident dans ses propos pour nous conduire à cette interprétation.

  Si l’on peut effectivement  trouver des analogies entre la musique et la peinture, il faut être très prudent en poussant la comparaison — car, outre que la peinture et la musique n’ont pas le même médium et ne s’adressent pas aux mêmes sens, il semble bien de plus qu’ils ne procèdent pas du même instinct et, même, qu’ils procèdent de deux courants contraires et  visent des buts différents. Cette comparaison fallacieuse a été l’un des arguments spécieux de la peinture non-figurative. En définitive, il se pourrait bien que la peinture « abstraite » soit née, entre autres, d’une interprétation aberrante de la conception nietzschéenne de l’art, en voulant transmettre à la peinture (art apollinien) le rôle de la musique (art dionysiaque). Cette transposition artificielle, purement intellectuelle et contre nature ne peut aboutir qu’à un avortement aussi bien dans le sens de l’ « art apollinien » que dans celui de l’ « art dionysiaque ».

  Que nous dit Nietzsche ? Dionysos, à travers la musique, symbolise le tragique de l’existence, l’anéantissement de l’individu et de tous les phénomènes naturels (les formes mortelles), mais aussi l’éternité de la vie par-delà cet anéantissement permanent ; il nous révèle dans sa terrible sagesse l’illusion du « moi » individuel qui aspire à se fondre dans le « Moi » universel ; Apollon, au contraire, à travers les arts plastiques, détourne son regard de ce destin tragique en se plongeant dans la contemplation de la Nature qui est le grand Œuvre de la Vie : L’artiste apollinien imite la nature pour prolonger en nous la résonnance et la beauté des  phénomènes (les formes mortelles) qu’elle crées, renforçant ainsi notre défense contre la vérité tragique  révélée par Dionysos . « Nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité », il est « complément et accomplissement de l’existence » nous dit Nietzsche (cf. Naissance de la tragédie), mais le philosophe nous montre les deux façons radicalement opposées dont l’art nous empêche de « mourir de la vérité » : celle de la musique, art dionysiaque, qui nous parle de cette vérité tragique dissimulée derrière les phénomènes  et qui apporte en même temps une consolation métaphysique à cette révélation; et celle des arts plastiques, arts apolliniens, qui nous apporte cette consolation par la pure contemplation des phénomènes

  Il y a bien des analogies entre la musique et la peinture, et Ingres disait : « Si je pouvais vous rendre tous musiciens, vous y gagneriez comme peintres. Tout est en harmonie dans la nature : un peu trop, un peu moins dérange la gamme et fait une note fausse. Il faut arriver à chanter juste avec le crayon ou avec le pinceau aussi bien qu’avec la voix ; la justesse des formes est comme la justesse des sons. » Mais partir de ce genre de propos ou de ceux de  Nietzsche pour justifier un art plastique débarrassé de la mimésis (l’imitation de la nature) est  un non-sens — On notera, du reste, que Ingres parle bien de la justesse des formes et pas seulement de la justesse des couleurs — L’art plastique prôné par Nietzsche comme par Ingres c’est celui de la Grèce antique ou de Raphaël qui pose le voile du calme olympien  sur la terrible  lucidité de Dionysos (ce qui ne signifie pas évidemment qu’il faille imiter servilement les Grecs ou Raphaël, mais qu’il faut rester dans cet esprit — adapté à chaque époque — où la nature est sublimée par l’imitation figurative d’un artiste inspiré par une émotion authentique à son contact.

  Interprétons Nietzsche avec prudence, méditons mieux certains de ses propos, comme ceux-ci adressés à son siècle mais qui semblent bien pouvoir se transporter dans le nôtre : « Ce siècle où les arts comprennent que l’un d’eux peut produire  les effets des autres est peut-être la ruine des arts. Tous ces modernes sont des poètes qui ont voulu être peintres. Par exemple […] éveiller par la peinture des sentiments poétiques, voire des pressentiments « philosophique ». […] Quant aux peintres […] aucun n’est simplement peintre ; tous sont archéologues, psychologues, metteurs en scène de quelque souvenir ou de quelque théorie. Ils prennent plaisir à notre érudition, à notre philosophie. Ils sont comme nous  pleins et trop pleins d’idées générales. Ils n’aiment pas une forme pour ce qu’elle est, mais pour ce qu’elle exprime. Ils sont les fils d’une génération savante, tourmentée et réfléchie, à mille lieues des vieux maîtres qui ne lisaient pas et ne pensaient qu’à donner une fête à leurs yeux» (cf. « La Volonté de puissance »).

                                                    ¤¤¤¤¤¤¤