L’œil de peintre

Verreries et biscuits (huile sur toile, 65 X 54 cm, Paris vers 1940)

  L'oeil de peintre, c'est la vérité sous forme de peinture, comme le génie littéraire, c'est la vérité sous forme d'écrit, comme le génie musical, c'est la vérité sous forme de sons. Mais qu'est la vérité, dira-t-on à notre époque pleine d'ambiguïté ? La vérité est ce qui exprime et intéresse toujours la nature humaine et l'univers où elle se meut, quelle que soit l'époque. La façon dont c'est fait est infiniment variable comme les formes de la beauté et le tempérament de chacun : c'est dire que ce n'est qu'un côté de la beauté.

  "Celui qui a un oeil de peintre aime par les couleurs" (Journal de delacroix)

Figues, raisin, citron et carafe (huile sur toile, 65 X 54 cm, )

Botte d'asperges (huile sur toile, 41 X 24 cm, 1942)

  La nature morte ci-contre, nettement plus grande à l'origine, où l'on voyait en plus  un verre de vin et une assiette, a été recoupée par le peintre lui-même pour ne conserver que ce délicieux détail.

  "Souviens-toi que Manet a fait un chef-d'oeuvre avec une asperge" , lui disait louis Metman. Il y a ici plus d'une asperge, mais cette botte est digne de Manet ! 

Le repas (huile sur toile, 73 X 50 cm, Paris vers 1945 —ancienne collection Sacha Guitry)

Nature morte à l'Orangeade et à la théière bleue (huile sur toile, 65 X 54 cm, Paris vers 1950)

"Un peu de trompe-l'oeil ne nuit pas si l'art y est" (Cézanne)

Nature morte aux oranges, pichets de cuivre et d'étain (huile sur toile, 65 X 54 cm, 1950)

Léon Gard disait : « Je ne conçois le problème de la peinture que comme au temps de Van Eyck, de Rubens ou de Titien, je veux dire comme une chose savante, certes, mais claire, et que, par conséquent, on n’a pas peur d’expliquer.

  « La nature, en dehors de laquelle selon l’esprit et les sens, il n’y a rien picturalement d’évident, se présente sous une infinité d’aspects. L’on peut donc comprendre que l’artiste soit, par elle, diversement sollicité. Néanmoins, les penchants dominants chez un être se retrouvent toujours et tendent dans leur complexité même à se réunir

Nature morte au gâteau de Savoie (huile sur toile, 73 X 60 cm, Paris 1950)

 « En ce qui me concerne, j’ai deux penchants qui, techniquement, sont difficilement conciliables : l’amour du contour précis, du poids des choses, du détail, et l’amour de l’atmosphère, des vibrations colorées.

  « Pendant une période de ma vie, j’ai incliné tantôt vers l’un, tantôt vers l’autre, en des tableaux différents et où, parfois, les deux tendances luttaient, l’une cédant à l’autre à tour de rôle.

  « Aujourd’hui (en 1949), après une assez longue expérience, j’essaie de poser un des plus grands problème, peut-être, de la peinture : fondre les deux problèmes en un seul dans une même œuvre. » 

Nature morte au homard (huile sur toile, 73 X 60 cm, Paris 1950)

  On peut voir dans cette page, comme en d'autres pages de la galerie, différentes œuvres de Léon Gard qui montrent nettement  les unes la tendance à la précision, au détail, les autres la tendance à l’atmosphère, aux vibrations colorées, et, enfin, d’autres la tentative de réunir ces deux tendances.

Imitation et trompe-l’œil

L'assiette de cerises, pêches et verre de vin (huile sur toile, 41 X 33 cm, vers 1950)

"Quelques pêches de Chardin ont plus d'importance picturale que toutes les batailles d'Horace Vernet réunies." (L.G.)

 

"Certains se plaisent à confondre imitation et trompe l’œil en donnant un sens péjoratif à ce dernier, sens péjoratif tout arbitraire car la science du trompe l’œil est parfois admirable, péjoratisme, d’ailleurs, qui ne comprend assurément pas que l’imitation et le trompe l’œil offrent une différence. L’imitation consiste à imiter du mieux qu’on peut sans chercher à dissimuler le moyen employé (Velasquez, Franz Hals, Van Gogh, Cézanne imitaient), tandis que le trompe l’œil consiste à ajouter à l’imitation la dissimulation du moyen employé (exemple : Van Eyck, Holbein, Léonard de Vinci, Vermeer de Delft faisaient du trompe l’œil)."   

Nature morte et composition

Nature morte à l'aiguière de cristal et à la coupe de fleurs (huile sur toile, 92 X 73 cm, Paris 1957 )

  "La  nature morte offre à l’artiste un remarquable exercice de composition. Un portrait n’étant qu’un même objet, demande surtout à être tourné et éclairé d’une certaine façon. D’un paysage, s’il ne contient aucune construction humaine, auquel cas il faut parfois supprimer ou modifier, on fait un chef d’œuvre en copiant littéralement. Mais il est rare que les éléments d’une nature morte se présentent tout composés : il faut les grouper." 

  Cette belle nature morte illustre à merveille le propos du peintre.

Le détail et l'ensemble

Broc de Gien et salière argentée (huile sur toile, 65 X 54 cm, L'Isle-Adam, 1962)

 

  "Dans la peinture, l’idéal absolu serait que la justesse de l’ensemble joignît son charme et son autorité au charme et  à l’autorité du détail. En fait, les chefs-d’œuvre de l’art choisissent ou bien le détail, tout en restant dans un ensemble relativement juste, comme les primitifs ou Albert Dürer, ou bien choisissent l’ensemble tout en observant un détail relativement juste ou même en le suggérant  par la justesse de l’ensemble, comme chez Vélasquez, Rembrandt (dernière manière ) ou Manet. De toute façon, ensemble ou détail , le sommet de la justesse est le sommet de l’art." 

Verre et carafe (huile sur carton, 41 X 33 cm, 1965)

Le maniérisme

Oranges dans un compotier de verre (huile sur carton, 41 X 33 cm, vers 1965)

   Au lieu de faire comme Claude Monet, Van Gogh, Cézanne ou Renoir, qui sont de la grande école, en cherchant la beauté vibrante du ton vrai (car la photographie n'est pas vraie et l'oeil humain lui est de beaucoup supérieur) par une touche un peu mosaïste, un peu appuyée, rude, un dessin désinvolte en apparence mais très fort en réalité, les peintres modernes n'ont fait que des imitations de la manière ou des aspects très superficiels des oeuvres de ces peintres sans aucun souci de la raison pour laquelle ils employaient telle manière plutôt qu'une autre. Ah! ces compotiers, ces cafetières, ces assiettes, ces verres de travers époque prétendue cézanienne, qu'on les aura vu souvent dans les tableaux ! Un peintre cherche, par une technique qui lui semble appropriée, a exprimer tel effet. Emporté par cette technique, il est poussé à négliger certaines régularités qui lui paraissent alors secondaires à côté du but qu'il vise. Les imitateurs, chez qui la cause n'existe pas, ne verront que les irrégularités, les imiteront et n'imiteront que cela.

  Ne pouvoir être soi-même n'indique-til pas une grande pauvreté de dons personnels ?

  Une vraie oeuvre de peinture n'est pas une simagrée mais un poème dans une langue picturale.   

Alcool

Verre irisé et fleurs fanées dans un verre (huile sur toile, 35 X 27 cm, Paris 1970)

  On ne dira jamais assez le pitoyable sentiment qui pousse les gens sans génie à se donner l'air d'en avoir, pour en persuader eux-mêmes et les autres, en absorbant cette espèce d'alcool intellectuel qui s'appelle "Expressionnisme", "Surréalisme", "Non-figuratisme", etc., toutes sortes de peinture, sculpture, littérature ou musique, enfin, dont la première règle et la dernière est de s'admirer soi-même sans discussion aucune.

Buste en plâtre, verre irisé et coquillage (huile sur toile, 46 X 54 cm, Paris 1970)

Les œufs dur (huile sur toile, 35 X 27 cm, Paris 1970)

Verreries et coquillages (huile sur toile, 65 X 54 cm, Paris 1970)

Léon Gard aimait le jeu de la lumière dans les verreries et il excellait à en rendre les effets. Cette peinture est un tour de force par le peu de tons colorés qu'offrent les objets qui la composent. Seul le verre en cristal irrisé au reflet bleuté et le coquillage orangé qui lui donne la réplique y mettent une animation colorée.

L'art

Nature morte à l'ayguiere de cristal, huile sur toile, 65 X 54 cm, Paris 1970)

  En art, le créateur est celui qui fait de belles oeuvres picturales, sculpturales, architecturales, littéraires, musicales avec une autorité propre, sans adopter la manière d'un autre, sans s'incorporer à un mouvement.

  les créateur sont rares. Un artiste peut atteindre une certaine grandeur sans être un créateur si le modèle qu'il prend est grand, s'il s'en rapproche suffisamment et enfin, si sa propre personnalité offre assez d'envergure pour que son oeuvre ne soit pas un sous-produit, une "singerie".

 La difficulté propre de l'art moderne, c'est-à-dire de l'art vivant sous le règne démocratique, est de vivre sous une loi qui n'admet pas le principe de l'aristocratie. Or, l'artiste, lorsqu'il est vrai, est par définition un aristocrate, un isolé dont on ne reconnaît la supériorité qu'à contre-coeur et, si la mode n'est jamais de son côté, au bout de très longtemps, lorsque cette supériorité ne peut plus embarrasser ni désobliger personne, lorsque les réputations plus ou moins artificielles qui se sont formées ne risquent plus d'être remises en balance par la comparaison de concurrents sérieux, lorsqu'enfin, ne subsiste plus que le côté bénéfique de l'oeuvre, c'est-à-dire la rentabilité. Exemple : rentabilité sans nuage de Shakespeare, de Molière, de Balzac, de Rodin, de Renoir.

  

Nature morte à la carafe de Porto ( huile sur toile, 65 X 54 cm, Paris 1970

  Sous les régimes en principe aristocratiques, l'artiste arrivait plus vite dans un système conçu pour l'aider, plus normalement, bien qu'en fait les difficultés ne lui étaient pas complètement épargnées par des confrères inférieurs mais bien placés et agissants. Néanmoins, les princes, qui d'une part ont intérêt sur tous les plans à soutenir leur gloire par les meilleurs éléments, avaient aussi la crainte qu'un homme de valeur soit protégé par un rival cherchant à opposer son prestige personnel à celui du monarque. En un mot, il est dans l'ordre social que le monarque protège les meilleurs représentants de la vie nationale. C'est pourquoi louis XIV protégeait Molière contre vents et marées, malgré la franchise terrible de celui-ci, et les clameurs qu'il déclenchait parfois dans certains clans puissants. Une oeuvre comme Tartuffe qui avait soulevé dans les milieux dévots une opposition d'une violence inouïe, d'abord interdite, finit par être représentée normalement, résultat dû à la protection du roi et qu'on n'obtiendrait pas aujourd'hui avec une oeuvre équivalente de franchise. L'ostracisme démocratique est beaucoup plus chatouilleux, et l'on ne peut parler de certains vices qu'à condition d'enrober les choses de telle sorte que la trajectoire est à peu près brisée et détruite. Par exemple, des pièces récentes qui dénonçaient certains abus de façon cinglante, auraient été purement et simplement interdites si elles n'avaient eu le soin de brocarder tout le monde pour qu'on ne puisse pas dire qu'elles avaient spécialement visé ceci ou cela et enfin pour calmer la fureur des gens attaqués par le plaisir de voir attaquer les autres.

Nature morte au Singapour ( huile sur toile, 65 X 50 cm, Paris 1971 )

   Il s'ensuit que la force critique la plus mordante est pratiquement émasculée par ces précautions.

  Peut-être que la grande difficulté d'être franc finira par inspirer quelque jour à un homme de génie, une manière astucieuse et extraordinaire de s'exprimer quand même qui déjouera la consigne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nota : tous les textes en italiques et couleur sanguine de cette page sont de Léon Gard.