L’EXACT ET LE VRAI

 

                                             Par Léon GARD

                            (article paru dans le journal APOLLO en octobre 1948)

 

  Un certain nombre de grands artistes qui, d'ailleurs, se sont également recommandés du vrai, tels que David Ingres, Delacroix, ont été quelques fois accusés par des personnes de leur temps, et même se sont accusés entre eux de se permettre des licences envers le vrai.
   Ce malentendu vient, je pense, de ce que la notion du vrai n'est pas en l'occurrence réduite, comme il le faudrait, au domaine plastique. C'est ainsi que chacun peut légitimement appeler le vrai des choses très différentes, et plus ou moins éloignées de l'art plastique proprement dit. Dans un tableau historique, par exemple, la scène peut n'être pas reconstituée conformément à l'histoire, mais contenir pourtant des mouvements, des attitudes, des expressions si vrais en eux-mêmes que le tableau tient debout rien qu'à cause de cela. Dans les œuvres du Moyen-âge, de la Renaissance, les anachronismes sont constants : il n'empêche que ces œuvres sont souvent vraies par l'éloquence des attitudes, par le dessin, la couleur, la vie de la composition. Par contre, certaines œuvres, vraies par la donnée historique, la reconstitution des bâtiments, des meubles, des costumes de l'époque ne le sont pas par les expressions, ni par la qualité de l'exécution, et malgré leur conscience et leur érudition n'atteignent pas à la vie plastique.
   On pourrait disputer éternellement et inutilement pour décider si un artiste plastique a ou non le droit d'inventer, tant qu'on ne s'entendra pas sur le point précis de savoir ce qu'il importe de préserver avant tout dans une œuvre d'art plastique.
   En principe, un artiste a le droit de tout faire dès qu'il le juge nécessaire, et qu'il est capable de transformer les choses à son creuset pour le bien de son œuvre : c'est dire qu'il faut que le résultat soit satisfaisant. Un artiste peut donc tout tenter, mais il n'a pas le droit d'échouer. Or, bien souvent, il ne voit pas qu'il échoue et il s'obstine à croire que son œuvre est aboutie parce que, ayant son idée dans sa tête, il la voit dans son œuvre et ne peut comprendre que les autres ne l'y voient pas comme lui. La raison en est qu'il n'est pas suffisamment doué, et, fait plus grave, pas assez clairvoyant pour comprendre qu'il ne l'est pas.
   Il est permis de n'être pas doué, mais il est déplorable de se croire doué quand on ne l'est pas, et de rendre, par des raisonnements trop subtils, la question si confuse que pour peu l'on ne saurait plus ce que c’est d'être doué.
   Parlons clair: qu'est-ce qu'une chose vraie sinon une chose exacte sur un point donné ? Et qu'est-ce que, par exemple, qu'un tableau vrai, sinon un tableau dans lequel la somme des choses exactes l'emporte sur la somme de celles qui ne le sont pas ?
   Et quelle sorte d'exactitude dans un tableau fait que le tableau est vrai, en tant qu'œuvre de peinture, sinon l'exactitude plastique ?
   Delacroix se moquait des faux Grecs de David : probablement les Grecs de David ne sont-ils pas véridiques, mais tel nu, tel visage, telle draperie sont, en soi-même, merveilleusement vrais. De son côté, lorsque   Delacroix peignait "Ovide chez les Scythes", "L'entrée des Croisés à Constantinople", "La mort de Sardanapale", est-ce que tout cela, dans sa donnée historique, était rigoureusement vrai ? Il est difficile de le croire. Alors, ce qui fait la vérité de ces tableaux, des faux Grecs de David comme des faux Croisés de Delacroix, qu'est-ce donc sinon l'exactitude plastique de certaines expressions, de certains morceaux de peinture empruntés directement de la nature ?
   Aussi, lorsqu'un Courbet s'obstinait à ne peindre que ce qu'il voyait, il ne risquait guère de se tromper. Quand on n’a pas de talent, de quelque façon qu'on s'y prenne, on ne fait que des œuvres médiocres, mais quand on a le génie de Courbet on peut copier littéralement, et on n'en fait pas moins la gloire des musées.
   Que l'on confronte aujourd'hui un tableau de David, d'Ingres et de Courbet : personne n'aura l'idée de dire que Courbet qui avait pourtant le dégoût de la fiction, est plus fade ou plus banal que les autres, qui ont peint à tour de bras l'histoire, la mythologie et la légende.
   Pourquoi jouer sur les mots ? Vérité a un sens d’exactitude s'étendant généralement à tous les domaines, tandis qu'exactitude désigne une partie précise de la vérité, mais les deux mots, au demeurant, sont synonymes, car on dit aussi bien exactitude mathématique que vérité mathématique.
   Concluons donc : qu'un artiste se livre aux inventions inspirées par son tempérament, ou qu'il demande à l'exactitude de l'observation littérale de la nature de lui fournir tous les éléments de son œuvre, il sera grand si cette œuvre contient une somme suffisante d'exactitudes plastiques.
   Pourtant, plastique est un adjectif qui, aussi approprié qu'il soit, a le défaut d'être souvent employé par nombre d'imbéciles (pour employer le mot cher à Bernanos qualifiant les cuistres) écrivant sur l'art, qui s'arrangent de façon à ce qu'on ne sache plus du tout ce qu'il veut dire, car ils s'en servent froidement pour désigner une peinture plastiquement indéfendable.
   Pour moi, je précise que j'entends par exactitude plastique qu'une main soit bien une main, un visage bien un visage, qu'un bouquet de fleurs soit bien comme dans la nature, une explosion de couleurs éclatantes et raffinées et des formes exquises, que la pomme, que le raisin soient ceux qu'on mange, que le chat, le chien, le cheval aient la forme et le pelage de ceux qu'on peut voir sous le soleil, que les oiseaux aient leur plumage soyeux et multicolore, que l'eau soit l'eau, que le ciel soit le ciel, que la pierre, la soie semblent bien être ce qu'ils sont, que le bois vivant soit distinct du bois mort, etc... Voilà des exemples, selon moi, d'exactitude plastique dans la peinture de tableaux.

  En veut-on dans l'art décoratif ?
   Voici les vitraux de Chartres ou de Bourges, qui sont aussi beaux, et ce n'est pas peu dire, qu'un champ diapré de fleurettes multicolores et, comme lui, merveilleusement harmonisés.
   On en peut dire autant de la tapisserie à la "Licorne" et des admirables tapisseries du XVe que nous a montrées l'Expositions des Trésors de Vienne.
   Comparez les vitraux de Chartres avec les bariolages féroces du XIXe ou de quelques-uns du XXe. Comparez la "Licorne" avec certains hideux cafouillages qu'on ose aujourd'hui tisser sous les auspices du Gouvernement au musée des Gobelins... Ah ! Non, ceux-ci n'y sont pas, dans l'exactitude plastique, et c'est tant pis pour eux et pour nous !
Bref, une œuvre plastique est vraie dans la mesure où elle applique les lois de l'harmonie plastique dont la nature offre le suprême exemple.

                                                                                       L.G.