Du rôle de l’Ecole

       des Beaux-Arts

                   Par Léon GARD

   (article paru dans le journal Apollo en 1949)

 

 « L’immoralité », a dit Napoléon, « c’est de faire un métier qu’on ne sait pas ».

  Tout homme prétendant faire un travail, doit être en mesure d’assurer qu’il est effectivement apte à le faire. Le peintre doit montrer qu’il sait peindre et dessiner. Celui qui enseigne les beaux-arts doit donner des gages qu’il sait enseigner les beaux-arts.

  Or, trop souvent, on se contente de se mettre en avant pour occuper une place, comme s’il était aussi clair que le jour qu’on est capable de la tenir.

  Dans le domaine des arts, il a été imaginé depuis des années, sous des influences diverses, dont certaines assez suspectes, qu’on ne savait pas en quoi consistait le talent, et qu’il était une énigme. Il en est résulté que, au lieu de reconnaître le talent conformément aux règles de l’art, on a pris l’habitude, en attendant que l’énigme soit percée, de le décerner selon les engouements et les intérêts : l’artiste se voit un immense talent, non pas parce qu’il l’a, mais parce qu’il désire l’avoir ; le collectionneur découvre du génie dans des tableaux, non pas parce qu’ils en contiennent, mais parce qu’ils sont sur son mur ; le marchand dit que Untel est le plus grand artiste, non pas parce qu’il l’est effectivement, mais parce qu’il a de ses œuvres en magasin.

  Pourtant, puisqu’on admet dans le principe qu’il existe des œuvres très talentueuses et des œuvres qui le sont moins, on doit ou bien s’informer des règles qui permettent de distinguer les unes des autres,  ou bien renoncer à créer une hiérarchie et des écoles, qui, sans règles, sont absurdes et odieuses.

  En fait, ces règles existent bien, et on s’ y conforme, puisque avec le temps, une sélection s’établit, qui donne naissance aux collections définitives, publiques ou privées, et réunit ce qu’on appelle les grands noms de l’art.

  Quelles sont donc ces règles ? Le jugement du temps ? Sans doute, mais le jugement du temps n’est en réalité que le jugement des hommes que le temps a amélioré de telle sorte qu’il est devenu à peu près définitif.

  Or, puisqu’on reconnaît que le même jugement des hommes en matière d’art, peut, avec l’épuration du temps, d’aveugle devenir clairvoyant, on est bien obligé de reconnaître aussi qu’on tient le jugement des hommes en matière d’art pour bon en soi, et qu’il ne devient mauvais que dans la mesure où sa nature est altérée par des circonstances momentanées. Il s’ensuit que le seul changement produit sur l’esprit des hommes par le temps étant le désintéressement, tant matériel que moral, celui-ci apparait comme la seule condition nécessaire à la plupart des hommes pour bien juger en art. Je dis la plupart, parce qu’il faut faire la part de ceux qui n’ont point l’amour de l’art, et dans les arts visuels, des aveugles par exemple, etc.

  Vu sous cet angle qui est le seul possible, le talent n’est plus une énigme :

  Le critérium du jugement en matière d’art est le choix désintéressé de l’ensemble du public aimant l’art.

  En effet, autant l’exécution d’une œuvre d’art exige des dons rarissimes et de la science, autant l’appréciation de cette même œuvre d’art ne requiert que l’amour des belles choses, lequel est peut être, avec le bon sens, la chose du monde la mieux partagée, car les sens par lesquels on goûte les belles choses ne font naturellement défaut qu’à très peu. « La puissance de bien juger et distinguer le vrai d’avec le faux », dit encore Descartes, est naturellement égale entre tous les hommes. Si cette observation est juste, comme il  parait par l’autorité définitive quelle a valu à son auteur, elle confirme singulièrement notre thèse.

  Les divergences d’opinion ne seraient alors dues qu’aux rivalités, à la présomption, aux jugements hâtifs, à la pusillanimité, lesquels viennent fausser cette aptitude à bien juger. Boileau n’observait-il pas que les cabales contre Molière cessèrent à sa mort.

      « Mais, sitôt que d’un trait de ses fatales mains

      La Parque l’eut rayé du nombre des humains,

      On reconnut le prix de sa Muse éclipsée ».

  Dès lors, que faudrait-il pour obtenir régulièrement une opinion valable sur les œuvres d’art ? Rien d’autre que solliciter le jugement d’un public aimant spontanément les œuvres d’art ; un public calme, dégagé de l’irritation des journaux, de la radio, autant que de la crainte de déplaire aux détenteurs d’argent.

  Or, qui voit–on distribuer des  distinctions, des récompenses, des prix ? Des jurys, encore des jurys, et toujours des jurys. Et comment sont constitués ces jurys ? Au hasard des intrigues de gens possédant déjà des places usurpées, de la presse, de la politique, ou selon les ordres du commerce, quand ce n’est pas tout cela ensemble. C’est ainsi qu’un homme sans clairvoyance ni impartialité peut gravir un échelon, puis deux, puis trois, puis dix. Le voilà enfin académicien ou professeur, sinon l’un et l’autre sans qu’il puisse dire pour autant quelles sont les raisons d’être de cette académie dont il est membre, ni qu’il puisse enseigner vraiment quoique ce soit, puisqu’il ignore ce qu’il doit enseigner. Il lui arrive même d’appartenir à ce groupe de gens qui prétendent que le talent est une énigme, ce qui est une absurdité pour un académicien ou un professeur, cette opinion s’opposant obligatoirement à toute hiérarchie, à tout professorat. Il s’ensuit que si l’on trouve parmi les académiciens et les professeurs des hommes de talent, ils ne sont que des accidents, des exceptions confirmant la règle, et d’ailleurs impuissants à réagir contre l’incohérence tyrannique de leurs collègues.

  L’Ecole des Beaux-Arts, objet de notre enquête, n’est pas un laboratoire d’expérience, mais, par définition même, un conservatoire : elle n’est pas une société de savants ayant appris tout ce qu’on peut apprendre, et en quête de découvrir ce qu’on ignore encore, mais une société d’écoliers à qui, par conséquent, on est censé enseigner des principes déjà découverts.

  Toute la question est donc de savoir quels principes découverts enseigne l’Ecole des Beaux-Arts. Si l’on posait cette question à brûle-pourpoint, ou même en leur donnant le temps de la réflexion, à ceux qui dirigent actuellement l’Ecole des Beaux-Arts, je suis bien certain que la réponse de la plupart d’entre eux trahirait une extrême confusion. Les uns, les soi-disant « avancés », parleraient très haut, une fois de plus, d’art « vivant », ce qui n’a proprement aucun sens, car il n’y a ni art vivant ni art mort : l’art est ou il n’est pas (d’ailleurs, la qualification d’  « avancé » est fort élastique : Meissonier était convaincu que l’Institut s’était rajeuni en lui ouvrant ses portes) ; les autres évoqueraient sans doute l’art éternel, ce qui est louable, certes, mais ne définit pas un enseignement.

  Pourtant, les bustes de Poussin et de Puget ne surmontent-ils pas l’entrée de l’école de la rue Bonaparte ? Les cours, les couloirs, les jardins de celle-ci ne sont-ils pas ornés de la reproduction de la statuaire antique, médiévale et de différentes époques, dans lesquelles on retrouve un souci analogue de fixer les innombrables aspects de la beauté empruntée à la vie visible ? Des salles entières ne sont–elles pas décorées de copies d’après les œuvres de Raphael, de plusieurs autres, et d’une grande peinture d’Ingres, c’est-à-dire d’autant de maîtres parfaitement figuratifs ?

  Bref, est-ce oui ou non les principes qui inspiraient les maîtres qu’on veut transmettre aux jeunes générations ?

  Si l’on considère ces principes comme périmés à l’école des Beaux-Arts, qu’on le dise franchement et que cesse le mensonge de tous ces témoins de l’art du passé qui ne peuvent que gêner l’application des nouveaux principes, et créent l’équivoque de laisser croire qu’on reste attaché aux anciens.

  Enfin, si ce ne sont plus ces principes qui guident l’école, nous avons le droit de connaître ceux qui la guide réellement, puisque c’est nous, finalement, qui payons cette école.

  Mais peut-être aurons-nous quelque peine à les connaître, car l’académie des Beaux-Arts, à qui incombe la grave tâche d’orienter l’Ecole des Beaux-Arts, ne paraît pas très bien savoir elle-même où elle en est. Un membre de ladite académie, Monsieur Désiré-Lucas écrivait récemment des choses qui font supposer que l’institut actuel est très incertain quant à la voie à suivre. En effet, Monsieur Désiré-Lucas déclarait ici même, dans l’Apollo de juillet dernier, que s’il fallait condamner certaines exagérations de l’école moderne,  on devait pourtant se féliciter d’avoir banni de l’art « cet insupportable fini qui étouffait l’émotion ». J’avoue que je ne démêle pas, lorsque  Monsieur Désiré-Lucas avec tout son poids d’autorité de membre de l’Institut, proscrit « l’insupportable fini qui étouffait l’émotion » s’il fait allusion au fini de Raphael, d’Holbein, de Memling, d’Ingres, ou bien à celui de Meissonier, lequel était de son vivant une des gloires de ce même Institut, d’où Monsieur Désiré-Lucas lance ses foudres aujourd’hui contre le fini. Et lorsqu’il écrit encore que « l’art d’imitation devait céder le pas à l’art d’expression », veut-il dire que Van Eyck a moins d’expression que Monsieur Rouault ?

  En attendant, beaucoup d’élèves de l’Ecole des Beaux-Arts font une sorte d’œuvres dans lesquelles on cherche en vain à quels principes plastiques elles obéissent. Il est donc permis de croire que si l’on soumettait ces œuvres au suffrage de cette précieuse faculté de « bien juger et distinguer le vrai d’avec le faux », que Descartes accorde à un public spontané, suffrage qui est au reste, le seul critérium possible, et tout compte fait, celui de la Postérité, ces œuvres dis-je, n’en recueilleraient aucune approbation.

  En résumé, l’Ecole des Beaux-Arts n’a lieu d’être que dans la mesure où elle transmet des principes éprouvés : or, il ne parait pas qu’elle transmette rien de pareil, ni que, de plus, ses dirigeants soient à même de définir ce qu’ils  enseignent.

  On est donc en droit de demander jusqu’à quel point les personnes chargées par le gouvernement d’enseigner les Beaux-Arts à l’Ecole des Beaux-Arts, savent le métier qu’elles font, et par conséquent, pour reprendre la formule de Napoléon, jusqu’à quel point elles ne tombent pas dans l’immoralité.

                                    L.G.