Cézanne, "Pots de fleurs et pétunias"

         

           A PROPOS DE PETUNIAS PEINTS PAR CEZANNE

 

                                          Par LEON GARD

 

  Un de mes amis possède un petit tableau de Cézanne représentant (eh oui, il représente quelque chose, c'est bien vieux jeu, n'est-ce-pas ?) quelques pots de fleurs contenant des pétunias rose-pâle.

  Rien n'est plus imité de la nature, dans toutes ses parties, que ce tableau. Certes, on y chercherait vainement la Bête à Bon-Dieu, la chenille, la mouche, ou la goutte de rosée qui sont le triomphe des virtuoses de la nature-morte hollandaise du 17° et c'est plutôt peint comme Chardin, dans sa manière la plus large que comme David de Heim ou Metsu, à cette différence près, toutefois, que Cézanne contrairement à Chardin fuyait plutôt les effets du clair-obscur. Mais si les détails n'y sont pas, si tout y est présenté par des indications assez massives, la forme et le ton y sont définis avec une justesse telle que ce ne sont plus seulement des formes et des tons justes, mais des formes et des tons baignés d'air, phénomène que les merveilleux hollandais n'ont pas, me semble-t-il, exprimé. Je crois qu'il possède encore cette supériorité sur eux de savoir admirablement faire sentir les différentes matières des éléments qui composent ses tableaux. On s'imagine fort bien le doigt rencontrant une matière dure en se posant sur le grès des pots et s'enfonçant dans le feuillage, froissant les fleurs tendres et fragiles. Il n'est pas jusqu'au "tuteur" qui ne contraste, par sa rigidité de bâton sans vie, avec les branches vivantes.

  Ce tableau est tout, sauf une interprétation de la chose ; il s'efforce au contraire d'en donner l'apparence la plus littérale, mais avec une technique particulière cézannienne, qui veut résoudre le problème de la peinture sans recourir au moyen du dessin-ligne, ni à celui du clair-obscur. Comme il l'a dit lui-même, il a voulu, par les diaprures conjuguer les problèmes du dessin et du modelé, rejoignant ainsi le vieux peintre du "Chef-d’œuvre inconnu" de Balzac qui s'écriait : "le dessin n'existe pas !", voulant dire par là que dans une œuvre de peinture, tout doit être exprimé, dessin et valeurs, par la seule modulation de la couleur. Cette conception, qui est à l'opposé d'une interprétation libre ou d'une transposition des objets réels, consiste précisément à essayer de les exprimer en procédant comme la nature elle-même, c'est-à-dire sans d'autres moyens que la couleur et la lumière. Pratiquement, c'est presque une chimère que de vouloir appliquer à la lettre cette formule, car on se heurte toujours à l'imperfection et à la limite du matériau, avec lequel il faut toujours ruser. Néanmoins, s'il est scabreux de suivre cette grandiose théorie lorsqu'on n'a pas des dons exceptionnels, il est évident qu'un Cézanne, dont l'œil était capable de peser les tons, les valeurs comme au milligramme, peut créer des chefs-d’œuvre, et même aboutir à des échecs qui restent supérieurs aux réussites de la plupart des autres peintres.

  Mais qu'on juge ses tableaux réussis ou non, il n'en reste pas moins que nul peintre, plus que Cézanne, n'a été, n'a voulu être un imitateur plus direct de la nature. S'il ne s'est pas proposé d'imiter par l'accumulation des détails merveilleux d'un Van Eyck ou d'un Holbein, il n'en a pas moins cherché à stupéfier par sa façon à lui d'imiter, c'est-à-dire de produire à une distance déterminée le miracle à la fois de la forme, du ton, de la valeur, du poids, de l'atmosphère.

  Aussi est-on fort étonné de l'impudence avec laquelle les cubistes, ces fruits secs, ont prétendu s'apparenter à Cézanne. Certes, on comprend que les cubistes,  n’ayant rien dans le ventre, se soient emparés, comme le font toujours cette sorte de gens, d’un grand mort pour appuyer leur pauvreté sur sa richesse. Mais on est confondu du peu d’analogie, même apparente, qu’il y a entre la conception cézanienne et la leur. Cézanne, tout d’abord, visait des buts difficiles à atteindre mais fort simples à définir. Il voulait, par exemple, la plénitude dans l’atmosphère, le poids réel des objets, choses simples à concevoir autant qu’ardues à réaliser. Les cubistes sont tout le contraire de cela. Bavards intarissables, fabricants de dogmes incohérents et contradictoires, leurs œuvres, par l’absence de problèmes posés — ou de problèmes intelligibles, ce qui revient au même — sont d’une facilité de réalisation enfantine. Ayant fait table rase de tout ce qui fait la difficulté des arts plastiques, à savoir : la forme, le volume, le modelé, les valeurs, l’harmonie, et n’ayant remplacé ces problèmes par aucun autre qu’ils soient capables de définir, c’est-à-dire ayant supprimé en fait toute espèce de difficulté, on comprend qu’ils regardent avec commisération ceux qui se donnent quelque peine, car l’immense avantage du cubisme, mais c’est aussi sa tare, c’est que tout le monde peut en faire. Tout le monde peut tracer des figures géométriques, des graffitis dénués de sens, des compartiments de couleurs posées à plat, le tout dûment enchevêtré. Si l’on veut bien observer que Cézanne avait horreur des bavards et des théories et que, de plus, travailleur infatigable, il a trimé toute sa vie devant le « motif » et qu’il y est mort, on conviendra qu’il est difficile de trouver quelque chose de plus anti-cézannien, sous tous les rapports, lettre et esprit, qu’un cubiste.

  Cela signifie, selon moi, que les cubistes et tous ceux qui ont suivi leurs traces, ne sont pas seulement des peintres chétifs s’efforçant de masquer leur petitesse par du brouhaha et du scandale, non seulement des parasites qui se servent de la renommée des autres comme d’un tremplin, mais encore des gens qui ne comprennent rien à Cézanne et le voient, au fond, comme le voyaient les bourgeois d’Aix, ou même ceux de Paris. A preuve, l’exemple du dérisoire Chirico qui a osé déclarer publiquement qu’il pensait que Cézanne n’avait aucun talent, et que, d’ailleurs, il en convenait lui-même : il faut être en vérité peu intelligent pour prendre au mot le cri de lassitude et de doute du chercheur angoissé et scrupuleux. De même, lorsque certains font répandre à son de trompe qu’ils sont de grands dessinateurs, on ne doit pas non plus le prendre à la lettre, et il faut faire prudemment la part des règles de la publicité moderne, que le bon Cézanne ignorait.

  Certes, on reconnaît à chacun le droit de ne pas admirer la peinture de Cézanne, et de le dire comme il le pense. Mais il permit, par contre, de trouver excessif de se réclamer d’un artiste qu’on méprise en réalité. Mais la vérité — elle n’est pas belle — est que, obscur et impatient d’arriver, on commence par brandir le drapeau d’un nom retentissant, puis, quand on croit n’en avoir plus besoin, on le piétine pour bien montrer sa supériorité : il n’y a souvent pas grand-chose d’autre dans beaucoup d’admirations grandiloquentes.

  Mais qu’importe la laideur des intrigues, des fausses attitudes, qu’importe la médiocrité tapageuse de celui-ci ou celui-là. La question est que : 1° Cézanne n’avait qu’une religion en peinture : la nature, et que, par conséquent, il faisait, dans le sens le plus absolu du mot, de la peinture d’imitation ; 2° les cubistes prêchaient l’éloignement de la nature et réprouvaient la peinture d’imitation ; 3° les cubistes se recommandant à cors et à cris de Cézanne, on se demande ce qu’ils peuvent citer dans l’œuvre de Cézanne justifiant leur théorie ?

L.G.