L’art a déserté la France

            Par Léon Gard

 (article paru en 1949 dans la revue Apollo)

 

  Le centre du monde pour les artistes fut la Grèce pendant des siècles, jusqu’au Moyen-âge, et enfin, à la Renaissance italienne. Malgré de brillantes pléiades et des individus tout à fait extraordinaires, ni la Flandre avec Rubens, ni la Hollande avec Rembrandt et Frans Hals, ni l’Espagne avec Vélasquez, ni l’Allemagne avec Dürer et Holbein, ni l’Angleterre avec Hogarth et Gainsborough, ni la France, enfin, avec Poussin, Claude Lorrain, Chardin, Fragonard, ne réussirent à désaimanter la boussole des artistes de la merveilleuse Italie. Au 19° siècle, pourtant, alors que l’Angleterre n’offrait que de prestigieux spécimens comme Reynolds, Constable, Turner, Bonington, l’Espagne le péremptoire Goya, immense mais isolé, la France produisait les génies coup sur coup : David, Ingres, Delacroix, Chassériau, Géricault, Courbet, Rude, Corot, Daumier, accompagnés d’un groupe d’individus de très grand talent tels que Prud’hon, Gros, Girodet, Guérin, Boilly, Devéria, Barye, et d’un véritable cortège d’artistes éminents tels que Drolling, Horace Vernet, Decamps, Théodore Rousseau, Dupré, Millet, Diaz et cent autres. Déjà, le monde fasciné avait les yeux tournés vers la France, quand arrivèrent les Impressionnistes. Les noms de Manet, Boudin, Claude Monet, Renoir, Rodin, Fantin-Latour, Cézanne, Degas, Toulouse-Lautrec, Pissarro, Sisley, Gauguin, rendaient foudroyant un triomphe certain : à son tour, la France devenait le centre du monde pour les arts plastiques. La Grèce et l’Italie restaient les mères nourricières mais c’est à la France qu’elles passaient le flambeau.

  Le triomphe de l’école française fut comme une pierre qu’on lance dans un lac tranquille et qui y provoque des cercles sans fin de plus en plus grands. Après des explosions successives de génies français, il fallait quelques bonnes années au monde pour considérer, jauger l’ampleur du phénomène : on comprend ainsi qu’il soit bien ancré dans l’opinion mondiale d’aujourd’hui, encore plus qu’il y a cinquante ans, que les arts plastiques sont le domaine propre de la France.

  Hélas ! il faut l’avouer, nous en sommes à la période où l’on voit encore les ronds produits dans l’eau par la pierre qu’on y a jetée, mais on n’y jette plus de pierre.

  Je veux dire, en un mot, que le monde qui a la plus haute idée de l’école d’art plastique française, a raison en ce qui concerne l’école d’un passé récent, mais que s’il étend sa confiance en la France, à cause de ses références, à son école d’aujourd’hui, il semble qu’il se fasse la plus grave, la plus funeste illusion.

  La peinture française d’aujourd’hui vit sur la réputation des écoles précédentes. J’estime qu’un patriotisme bien compris exige cet humble aveu. Vous faites, me diront les partisans du bluff, de la propagande anti-française ? Je leur répondrai que la bonne foi fait moins de mal qu’une propagande fallacieuse.

  Ce n’est pas qu’il n’y ait encore en France beaucoup de talents, certes, d’effervescence artistique, et beaucoup de gens pratiquant les arts, mais, d’une part, les procédés spécifiquement modernes de « lancement » commercial des artistes enlèvent aux mouvements artistiques leur condition essentielle d’authenticité, et, d’autre part, la nébulosité des « nouvelles » formules plastiques proposées rend celles-ci totalement invérifiables. Enfin, l’instinct éternel des belles choses nous incite de plus en plus à nous méfier des productions issues de ces propositions. Les gens de bonne foi, un instant influencés par cet engouement que provoquent souvent les nouveautés vicieuses, reviennent de leur aveuglement, et voient enfin ces ouvrages comme ils sont, ni plus ni moins : non pas tant hardis et révolutionnaires, ainsi qu’on veut le faire croire, que d’un faible intérêt artistique.

  Puisque le monde apprendra quelque jour prochain la décadence des arts français avec la même fatalité qu’il a su sa grandeur, pourquoi ne pas hâter la marche de la vérité ? Pourquoi ne pas dire nous-mêmes ce que les autres diront inévitablement, en nous infligeant l’humiliation qu’ils le diront les premiers si nous ne les devançons ? N’a-t-on pas plus confiance en celui qui reconnaît les faits qu’en celui qui s’efforce de les plâtrer, de couvrir un mensonge des couleurs de la vérité ?

  La seule grandeur où nous puissions maintenant prétendre est d’avouer notre petitesse. La réputation officielle, c’est-à-dire reconnue comme valable par les journaux, les livres et les différents organes de publicité, de la peinture française actuelle n’est représentée que par moins d’une douzaine de noms, tous les autres dont on parle plus ou moins étant subordonnés à ceux-là : Matisse, Braque, Rouault, Picasso, pour ce qui est des plus révolutionnaires ou prétendus révolutionnaires ; Vlaminck, Derain, Segonzac, Utrillo, Dufy, considérés comme moins révolutionnaires que les précédents mais jugés suffisamment tels pour être pris au sérieux.

  Matisse, peintre aux couleurs criardes, dessine d’un trait affirmatif et d’une improbité désinvolte des silhouettes sans épaisseur : la propagande nomme cela éclat, hardiesse et maîtrise ; Braque ne modèle rien et indique seulement par des aplats de confuses formes rechampies de bruns, de beiges, de divers tons neutres et de blancs : son impuissance à dessiner recouverte d’arabesques bizarres le maintient solidement dans sa position de grand artiste moderne, et son incapacité de poser un ton vif sans qu’il détone le fait se cantonner prudemment dans cette pauvreté de tons qui lui confère aux yeux de certains le titre de « raffiné ». Rouault, qui laisse apercevoir davantage son faible dessin, colore d’une façon lourde, sale et monotone, affirme des riens par d’énormes traits noirs, par des empâtements massifs, bref met en branle les ressources les plus énergiques de la technique pour aboutir à des œuvres qui n’ont ni fermeté, ni éclat, ni volume. Quant à Picasso, c’est clandestinement qu’il est compté dans les représentants de l’art français, car il n’est pas français et d’origine à demi-espagnole. Cette origine ne s’opposerait pourtant pas à ce qu’il fût un grand artiste, français ou non. Mais c’est l’un des esprits les moins artistes qui soient, car, il l’a dit lui-même, il ne croit pas à l’œuvre d’art en soi et déclare qu’ »un tableau n’existe que par sa légende et pas par autre chose ». Ses procédés et son œuvre confirment parfaitement cette affreuse négation de foi : il possède beaucoup de ruse, beaucoup d’adresse, beaucoup trop de choses enfin, sauf les deux qui font un grand peintre : le don de la lumière et des volumes. Vlaminck est avant tout remarquablement intelligent (il est aussi un écrivain plein de finesse, de saveur et d’éloquence), mais chez qui le peintre est moins original qu’il n’y paraît, moins fait de fond que de manière, laquelle n’est chez lui, selon l’époque, qu’une réminiscence de celle de Constable, Cézanne ou Van-Gogh, moins les dons transcendants de ces maîtres, c’est-à-dire sans la lumière et les volumes. Pour l’intelligence et la culture, on en peut dire autant de Segonzac et de Derain, mais autant aussi pour leur manière artificielle en ce qu’elle n’est pas un moyen d’exprimer ce qu’ils ont à dire, mais seulement une apparence de personnalité qu’ils se sont ingéniés à se donner. En effet, le premier rappelle Cézanne par sa façon d’empâter fortement dans certains cas, de simplifier les modelés, mais sans obtenir la luminosité des empâtements de Cézanne ni la force singulière de ses volumes dans leur simplification. Derain, de son côté, après les violences affectées du Fauvisme, fréquente beaucoup Corot, Manet, et quelques peintres anciens, notamment italiens, mais entretient avec eux des rapports plutôt désinvoltes, les transpose par une espèce de schématisation qui leur donne l’aspect « école moderne », n’ajoute rien à leur finesse, les vide de leur force, et n’apporte pas, en fin de compte, ce qu’on peut appeler une œuvre conçue par soi et exécutée par soi. Utrillo est incontestablement un grand peintre de paysage, surtout de bâtiments, de murs et de terrains, qu’il a exprimés avec une puissance et une délicatesse incomparables, mais il lui a manqué de savoir traiter la figure humaine. La prétendue jolie couleur de Raoul Dufy n’est qu’une vivacité criarde ou bien une pâleur fade, défauts graves et ordinaires complétés d’un dessin à la fois infirme et péremptoire.

  Il reste à citer dans cette équipe de peintres, trois morts : Bonnard, Marquet, Friesz. Le premier, souvent criard, toujours inconsistant, est une sorte de Renoir dégénéré ; le second, sympathique, plus simple, moins affecté que ses confrères, mais peu doué auprès d’un Corot ; le troisième, en dépit d’une certaine probité, apparaît débile à côté d’un poussin, lourd à côté d’un Delacroix ou d’un Manet, terne à côté d’un Van Gogh.

  Hélas ! non, cent fois non, ce n’est pas la richesse du 19° siècle ; nous en sommes même terriblement loin.

  Mais qui prouve, diront certains, que de très grands talents ne soient pas aujourd’hui brimés et maintenus dans l’ombre comme au temps où la gloire d’un Meissonier ou d’un Bouguereau accaparait la vogue et la faveur officielle au détriment d’un Manet pourtant plus authentique ? Sans doute, rien ni personne ne prouve qu’il n’en soit pas ainsi, et l’on sait bien qu’à toutes les époques il y eut des injustices inhérentes à l’imperfection de la nature humaine. Il est évident qu’on se révolte de constater que la pension du poète Benserade était sensiblement plus élevée que celle de Molière : mais n’était-ce pas déjà bien que Molière fût pensionné ? Quoiqu’il en soit, je n’ai pas voulu traiter ici des injustices individuelles, et il ne s’agit pas de tel ou tel artiste plus ou moins honoré selon son mérite, mais bien de la richesse artistique d’une époque dans son ensemble. J’entends souligner que sans parler même de l’apport prodigieux des Impressionnistes, la richesse artistique du 19 siècle est telle que notre époque apparait brusquement d’une attristante pauvreté. Malgré les injustices et les mélanges, la fin du 19° siècle français reste, dans les arts, éblouissante. Ingres, Delacroix, Corot, Courbet, Daumier jetaient leurs derniers feux. Un Thomas Couture, un Ricard, un Puvis de Chavannes, un Bastien-Lepage, sans être de grands astres, ne manquaient pas d’éclat. Tous avaient un talent véritable et qui ne devait rien à sa fabrication publicitaire. Même les célébrités outrées comme Cabanel, Bouguereau, Gérôme, Carolus-Duran, Bonnat, tout usurpateurs de gloire et de places qu’ils étaient, dessinaient mieux que les Braque, les Picasso, les Dufy ou les Vlaminck, sans avoir le côté affecté de ces derniers.

  Il s’ensuit qu’aujourd’hui, en plus des injustices particulières, toute la hiérarchie des notoriétés artistiques est placée sous le signe de l’incertitude : aucun de ces noms, sauf Utrillo dans son beau temps, dont on soit sûr, si l’on grattait l’épaisseur de littérature et de publicité qui le recouvre, qu’il lui resterait quelque chose en propre d’essentiel.

  Certes, la littérature sévissait déjà au 19° siècle, se mêlait de beaucoup de choses qui ne la regardait pas, et auxquelles elle n’entendait rien. Mais les moyens de sa diffusion en étaient restreints par rapport à ceux d’à présent, et si elle pesait dans la balance elle ne décidait pas autant des réputations. Quant à la publicité proprement dite, massive et multiforme telle qu’on la conçoit de nos jours, c’est-à-dire non seulement fabriquant par l’argent des célébrités de toutes pièces, mais encore opposant un barrage pour ainsi dire infranchissable à tout ce qui n’a pas recours à elle, cela ne s’est jamais vu de mémoire d’homme : c’est elle qui fait qu’à peu près aucun des artistes célèbres d’aujourd’hui ne s’est vraiment imposé par le talent, mais a été « lancé » par une technique très spéciale de l’insinuation et de l’effraction publicitaires. Dans ces conditions, il est facile de comprendre que les vraies valeurs sont d’autant plus écartées que les chefs hiérarchiques sont illégitimes, et que s’il y avait aujourd’hui des Renoir, ce n’est pas les Braque, les Rouault, les Picasso et les Dufy, tout crispés sur leur faux sceptre, qui aurait le beau geste de les reconnaître : il n’est donc pas impossible, en principe, qu’il existe quelque part en France, de grands artistes écrasés par le laminoir de la publicité faite autour des fausses gloires. L‘avenir dira ce qu’il en est.

  Il est pourtant permis de penser que si la France avait produit à notre époque la pléiade d’artistes qu’elle a donnée au 19° siècle, cette pléiade eut été en force de s’opposer à l’avènement des faux prophètes, lesquels n’ont peut-être pris les places que parce qu’elles étaient faiblement défendues.

  C’est pourquoi, si je ne repousse pas l’idée que des personnalités artistiques françaises éminentes puissent végéter actuellement dans leur pays, je n’en pense pas moins que la France n’a plus le bataillon de génies qu’elle a donné au cours du XIX° siècle, car, masse pour masse, une masse de gloires publicitaires ne peut lutter contre une masse de génies véritables, et, en conséquence, que la France ne commande plus les arts comme elle l’a fait.

L.G.