Léon Gard, autoportrait 1969.

LEON GARD a laissé de nombreux cahiers où il notait ses réflexions sur l'art, mais aussi philosophiques, et ce depuis l'âge de 17 ans. Mais c'est surtout dans ses vingt dernières années, dans l'étroit bureau de la rue des Bourdonnais, qu'il a, avec son expérience de la vie, le plus accumulé de réflexions. Nous en donnons ici un florilège.

 

LA PAIX ET LA JUSTICE

Les gens «arrivés» parlent toujours de paix parce qu’ils tendent à conserver les biens acquis et ceux qui veulent «arriver» parlent toujours de justice. Ceux qui ont acquis des biens mais en voudraient encore parlent alternativement de paix et de justice selon les endroits où il y a ou non des choses leur appartenant ou des choses qu’ils ambitionnent de prendre. C’est ainsi que la paix et la justice ne sont pas toujours des mots purs.

LA PREUVE

Si un être ne vous a jamais donné de preuve d’un attachement désintéressé, comment y croire autrement que par hypothèse? Il s’ensuit que beaucoup de vies sont bâties sur des hypothèses.

EVIDENCE DE L'INEGALITE

Dans le fait pratique, l’inégalité des êtres et des choses saute aux yeux. Au reste, les supériorités ne sont pas toujours plaisantes pour les supérieurs et déplaisantes pour les autres.

Une supériorité peut mettre dans un mauvais cas et une infériorité être un abri plus confortable («Pour vivre heureux, vivons cachés» dit La Fontaine). L’important est de voir la chose telle qu’elle est.

CAPACITE

Il y a beaucoup de gens n’ayant pas de capacité ou très petite qui pourtant vivent et fort bien. Certains «arrivent» et sont loués. Il serait intéressant de voir comment ils s’y prennent : sans doute, jouent-ils la comédie de ce qu’ils ne sont pas, auquel cas beaucoup vivraient de l’abus de confiance.

 SAGESSE

 Ne voir, comme bien suprême, que sa propre sécurité, son bien-être, son confort, sa conservation, sa prospérité est une fausse sagesse passant pour vraie. La sagesse étant un sentiment proprement humain, il faut qu’elle se situe au-dessus d’un sentiment purement animal. Il n’y a pas de prudence qui doive faire qu’un sentiment de justice devienne lettre morte, même s’il apparaît certain que prendre parti pour cette justice nuira à notre bonne conservation matérielle. C’est beaucoup demander car les êtres veulent avant tout exister égoïstement, l’altruisme lui-même n’étant qu’un moyen de pression collective : voilà l’animal dans l’homme. Mais il reste cette partie importante de l’homme qu’il faut contenter spirituellement.

 LES FAITS

Les gens s’empressent de tirer des conclusions sur des faits dont les causes sont toutes différentes de ce qu’ils croient.

 LES FAITS ET LES EXPLICATIONS DES FAITS

 Devant un résultat, il faut faire la part des faits proprement dits et la part d’explications qu’on donne de ces faits. Ces explications sont des hypothèses qui varient infiniment, parfois du tout au tout, selon les caractères et les intérêts. Le rare est que les explications soient exactes.

LA DIFFUSION SCIENTIFIQUE

Il est de plus en plus difficile et illogique que la grande valeur puisse se produire dans l’immédiat contre la valeur moyenne ou au-dessous de la médiocrité imposée par des appareils de diffusion tels que la télévision ou les transistors. Avec ces jouets scientifiques qui ressemblent fort à la crécelle enchantée du porcher d’Andersen, les peuples courent infailliblement aux malheurs qu’apportent les croyances fausses.

 PRIVILEGES

Les privilégiés n’admettent pas qu’on supprime leurs privilèges. Pour eux, la vérité, la justice ne commencent qu’à partir du moment où ils les ont obtenus. Ils feraient tout pour les garder.

Aussi ne faut-il pas accorder des privilèges à la légère.

 PERTE DE CONFIANCE

 La confiance perdue est une blessure inguérissable parce que se laisser aller à la confiance est une espèce de repos sacré, total, exceptionnel qui ne peut être terni, même partiellement.

C’est pourquoi, souvent, on ne veut pas voir qu’on est trahi parce qu’on sait tout ce qu’on perd quand on en est sûr. Ceux qui font profession d’abuser de la confiance le savent bien car ils voient réussir leurs impostures les plus voyantes. Mais le succès même les aveugle et trop d’abus finit par les perdre : Le Tartuffe de Molière.

LA PAIX ET L'ORDRE

Quand le mal triomphe, la paix et l'ordre sont le maintien du mal par les lois.

LA BOURGEOISIE

 Le bourgeois pense que la révolution de 89 légitime le pouvoir suprême de la bourgeoisie en ce qu'elle est, à ses yeux, le point juste, compte tenu des excès inévitables d'une révolution, entre les abus du seigneur absolu et les abus de la démagogie. Il ne voit pas les abus de la bourgeoisie qui maintient pratiquement l'esclavage par l'omnipotence de l'argent, le préjugé dynastique qui est partout dans la bourgeoisie, la fausse philanthropie financière, le revenu de l'argent, la simonie (ou trafic des choses spirituelles), le refus de donner sa place normale à la valeur naturelle tout en tirant profit de cette valeur.

 

L’ARGENT DES AUTRES ET L’AVENIR

 Quelqu’habiles que soient les moyens employés pour tirer de l’argent des gens, faut-il encore qu’ils en aient et l’on prétend leur en prendre en faisant tout pour qu’ils n’en aient plus. Tout le monde voulant la même sorte de richesse matérielle, il est impossible que tout le monde l’ait. Tous les pays voulant l’expansion commerciale, une richesse perpétuelle du perfectionnement technique pour produire davantage avec une diminution de main-d’œuvre, le résultat sera toujours infailliblement le même : une guerre commerciale acharnée empirant de jour en jour à cause de ses procédés mêmes, c’est-à-dire parce que tous cherchent à s’emparer des mêmes marchés, un chômage de plus en plus gigantesque en même temps qu’une surproduction de marchandise qu’on ne sait à qui vendre. L’écrasement des concurrents, seul, peut être la fin de cette crise, sauf le chômage qui sera ne résorbé qu’en revenant à l’esclavage. Après beaucoup de guerres implacables, quelques industriels et quelques banquiers subsisteront et seront les maîtres. Le monde entier aux mains des industriels et des banquiers qui auront droit de vie et de mort sur une masse d’esclaves, voilà la poésie future.

 CALCUL

Plus les calculs sont petits, mesquins, compliqués, plus le vulgaire y trouve plaisir et intérêt croyant être savant.

SE TROMPER

On peut se tromper quand on suppose mais on ne se trompe pas quand on voit vraiment de sang-froid. Pourtant, beaucoup croient à ce qu’ils supposent et conservent leur conviction sans avoir cherché à vérifier parce qu’ils jugent leur intuition infaillible. Mme Pernelle supposait que Tartuffe avait toutes les qualités. Orgon le croyait aussi, jusqu’au jour où il vit de ses yeux que Tartuffe faisait une cour très poussée et cynique à son épouse, contrairement à Mme Pernelle qui, elle, n’ayant rien vu, continuait d’accorder à Tartuffe une confiance inconditionnelle. Cette confiance paraissait désormais bouffonne, odieuse à Orgon qui répétait à Mme Pernelle, laquelle n’en démordait pas : «Mais puisque je vous dis que je l’ai vu, de mes yeux vu, ce qui s’appelle vu.» Molière exprime bien la tragique obstination des convictions fausses.

 PARADOXE

La société vit sur des conventions, des croyances qui ne sont pas toutes des certitudes, loin de là. La nature, qui reste elle-même à travers les usages les plus ancrés et, d’ailleurs, souvent contradictoires, devient, dans ce cas, subversive et paradoxale, c’est-à-dire en contradiction avec beaucoup d’usages.

Ceux qui suivent franchement la nature parce qu’ils voient le superficiel et le faux des usages sont appelés subversifs et paradoxaux dans le sens de mauvais esprits et contrariants par système, alors qu’ils ne cherchent nullement à contrarier les hommes mais s’efforcent d’éviter de contrarier la nature.

ETAT CIVIL

Un scribe de la mairie a, un jour, écrit honnêtement qu’un enfant de sexe masculin ou féminin était né telle année, tel jour, telle heure. Cet écrit, malgré sa probité, sa commodité administrative, ne décide pas de tout. En fait, des gens nés à la même date évoluent différemment. Ils vieillissent d’une façon plus ou moins prononcée et meurent à des époques différentes, grisonnent de bonne heure ou tard, épaississent ou maigrissent ou restent stables, perdent leurs cheveux, leurs dents ou ne les perdent pas, portent lunettes ou non, progressent spirituellement, stagnent ou s’amoindrissent, tout cela sans qu’on sache au juste pourquoi. L’état civil ne tient pas compte de toutes ces choses qui, elles-mêmes, ne tiennent pas compte de l’état civil.

RHETORIQUE DU FAUX

Il y a des personnes qui, dans certains cas, inclinent les choses comme ils veulent qu’elles soient et refusent de les voir telles qu’elles sont réellement, jusqu’à nier délibérément l’évidence avec une ingéniosité qui est parfois de l’art. Ces personnes sont utiles: elles font progresser la rigueur et la clarté du raisonnement, ainsi que la précision des citations. Elles ne permettent pas le vague, l’à peu près, fût-il éloquent. Elles rappellent aussi qu’on peut soutenir brillamment le pour et le contre si l’on est habile.

AMOINDRISSEMENT DE L’AGE

Schopenhauer dit qu’avec l’âge, tout pâlit et que toutes les sensations s’amoindrissent: c’est une opinion conventionnelle. Il serait ridicule de nier les ravages de la vieillesse. Pourtant, toutes les aptitudes ne diminuent pas d’intensité pas plus que toutes les jeunesses ne sont capables et c’est, dans certains cas, plutôt mutation que décadence: il y a des choses qui n’intéressent plus ou qui intéressent autrement; on voit par-dessus les nuages au lieu de voir par-dessous. On voit davantage les choses comme elles sont et soi-même comme on est et l’on n’est plus capables d’entreprendre avec le seul soutien des illusions. On comprend, par contre, des choses qu’on ne comprenait pas avant. Ce qui paraissait impossible paraît possible. Des choses qu’on ne croyait pas se révèlent et l’âge est souvent l’époque des découvertes. Bref, l’opinion de Schopenhauer est systématique et ne tient pas compte de toute la réalité: dans la vieillesse, il y a une évolution et pas seulement un amoindrissement. La jeunesse a ses lacunes, il est compréhensible que la vieillesse est les siennes. Non, tout ne pâlit pas également et ce n’est pas aussi uniforme. On est plus difficile et les choses qui satisfont sont plus rares, tandis que les choses qui déplaisent sont plus nombreuses. La vieillesse, c’est une différence plutôt qu’une pente qu’on descend.

LES ABUS

Ce qui choque, ce n’est pas l’omnipotence du génie mais l’omnipotence de l’ordinaire. Les abus du génie sont regrettables mais les abus de la médiocrité sont plus grands, plus constants et inadmissibles du point de vue du bon sens.

L’OPINION COURANTE

Ce qui n’est pas tenu comme vérité courante passe pour impossible et pour absurde. L’évidence- même ne convainc pas: on croit à quelque stratagème. En revanche, on tient pour vrai ce qui est affirmé communément, officiellement, même si la fausseté de la chose est flagrante: par la même opération inverse, on croit qu’un mirage quelconque fait paraître faux ce qui est vrai. Aussi, l’opinion courante est-elle toujours un peu suspecte, en principe, aux raisonneurs rigoureux.

L’ELOQUENCE

Cicéron, qui passe pour incarner l’éloquence, n’en fait pas moins un vif éloge du style dénudé de César dans «La guerre des Gaules». Ce qui signifie que l’éloquence n’est pas ce qu’on croit: à savoir, un embellissement d’une réalité qui serait maussade sans cela, mais plutôt une défaite, un pis-aller, un dépit de ne pas saisir la réalité aussi clairement qu’on voudrait et de cacher sa défaillance par des fioritures de formes.

Victor-Hugo écrit: «Les Mirabeau ne sont pas prévus par les Cicéron».

JUSTESSE DU CALCUL

La justesse du calcul est tout en tout chose. Il faut, par conséquent, que le plan où l’on se place soit, lui aussi, un calcul juste par rapport à l’équilibre humain, car rien n’est plus funeste qu’un calcul seulement juste dans le détail et faux dans l’essentiel: la justesse du détail aggrave l’erreur de l’ensemble en lui donnant une existence et un côté de vérité.

LA POSTERITE

Ce qu’on appelle la postérité, c’est l’opinion répétée de gens capables de juger: ils n’étaient donc pas à leur place quand, par exemple, l’œuvre jugée belle par la postérité a été jugée affreuse à sa naissance par les spécialistes en honneur qui, eux non plus, n’étaient pas à leur place.

LES TRESORS DE TOUTANKHAMON

En réponse à ceux qui vous disent sans cesse: «Il faut vivre avec son temps», on doit répliquer que ce n’est pas vivre avec son temps que d’organiser une exposition sensationnelle où l’on montre des sculptures arrachées à un tombeau datant de près de quarante siècles, et que ce qu’on appelle «son temps» n’est pas toujours ce qu’on croit et qu’il n’exclut ni la révision ni la correction ou même la suppression de choses passant aux yeux de certains pour «notre temps».

 LE MAL ET LA DECADENCE

Le mal le plus grave n’est pas une mauvaise chose passant pour mauvaise mais une mauvaise passant pour bonne. Ainsi, le mal ce sont les bonnes idées déformées, comprises à contre-sens par la décadence et vivant sur la réputation de ce qu’elles ne sont plus.

 LA GRANDE RICHESSE

 La grande richesse, qui fait tant d'envieux, donne aux personnes immensément riches ce complexe qu'elles ne sont pas aimées pour elles-mêmes. Dans une grande part c'est vrai. Ces pauvres riches veulent l'impossible. Pourquoi seraient-ils aimés pour eux-mêmes puisque l'effervescence qu'ils provoquent autour d'eux vient de leur argent et non de leurs qualités propres ? Non seulement la grande richesse n'achète pas le sentiment mais elle le paralyse car la conservation de la richesse implique des sentiments et des méthodes pour le moins égoïstes incompatibles avec le laisser-aller du cœur. Malgré le droit légal d’être riche ou, précisément, à cause de cette légalité, on trouve étonnant qu’une personne soit si riche. Enfin, cette grande richesse, dans un temps sans bonhommie, attire autour d’elle des papillons vénéneux qui dressent un barrage terrifiant et ne donne pas envie de pénétrer dans une pareille atmosphère. Les gens simples et droits étant éliminés par la compétition de courtisans avides et implacables, l’homme très riche se sent parfois cruellement isolé et menacé malgré l’illusion mielleuse de la flatterie dont il se réveille parfois brutalement.

 

LA LIBERTE

 Le mot « liberté », à lui seul,  n’a pas de sens. Le sens apparaît lorsqu’on précise liberté de quoi et de qui, auquel cas on apprend que telles choses sont permises et les autres interdites. Dans la pratique, il n’y a donc pas de liberté absolue puisqu’il y a des lois, des règlements, des tribunaux, une police, une armée. Pourquoi cette étiquette en politique ? Ce mot, avec le sens qu’on lui donnait alors vient de la Révolution de 1789 : c’est-à-dire que les lois de l’Ancien Régime étant devenues, avec la décadence, trop injustes et tyranniques, tournaient parfois à une telle oppression que le mot « liberté » était celui qui venait aux lèvres et disait tout. Le mot ne tarda guère à être détourné du sens que lui donnaient les idéalistes, mot dont l’origine n’est qu’une soif de justice. Déjà l’on disait : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté », formule inquiétante qui permet d’écraser qui l’on veut au nom d’une indéfinissable liberté. Ce qu’il eût fallu, c’est rejeter très tôt ce mot ambigu pour le remplacer en toute conjoncture par le mot plus précis de « justice ». Mais, en politique, c’est moins la justice que l’on veut qu’une autre forme d’injustice instaurée au nom d’idées nouvelles et suffisamment  vagues. Le système démocratique exige que la population soit d’abord flattée ; le reste peut être tyrannique.

 

PUBLICITE

 Le père de Montaigne proposait un registre, une espèce d’annuaire dans chaque ville où seraient indiqués tous les spécialistes de la ville (Essais de Montaigne). Cette publicité-là n’était qu’un renseignement impartial, c'est-à-dire non-tendancieux comme aujourd’hui où l’on indique les uns et pas les autres, où l’on veut écraser son voisin par des lettres plus grosses, un placard plus large. Les grosses enseignes interdites au Moyen-Age sont devenues lumineuses et ne connaissent plus qu’une règle : tuer l’autre pour être le plus en vue. La publicité d’aujourd’hui est une arme à puissance triple : positive, négative, inerte. L’arme positive consiste à vanter du ton le plus sonore et dans la plus large mesure ce qu’on veut vanter ; l’arme négative consiste à dénigrer le plus ingénieusement, et sur la plus vaste échelle, le commerce qui vous gêne ; l’arme d’inertie consiste à ne rien dire, même et surtout dans une rubrique spécialisée, afin, par le silence, d’étouffer moralement ce qu’on veut voir disparaître ou empêcher de paraître.

 

Nous sommes loin du père de Montaigne qui n’ambitionnait que de rendre service. La publicité moderne est une guerre : tuer l’adversaire par tous les moyens. L’exemple du slogan publicitaire moderne méprisant les gens qui refusent d’entrer dans l’engrenage des achats à crédit en dit toute la méchanceté : « Celui qui n’achète pas à crédit n’a pas de crédit ».

 

 

FAIBLESSE DU RAISONNEMENT

 Il n’est pas bon que certains suivent un raisonnement s’ils raisonnent mal : leur instinct est plus juste. La société, leur entourage leur inculquent de bonne heure une façon de raisonner selon cette société et cet entourage, c’est-à-dire à altérer profondément leur instinct, qui est pourtant la base de tout, à rester aveugle et sourd aux choses essentielles, à vouloir ne pas voir, tenir pour faux ce qui est vrai et pour vrai ce qui est faux. Tout cela est remis au point par la nature un jour, généralement trop tard, parfois à l’heure de la mort. L’instinct ne s’endort jamais tout à fait.

 

 

 

 

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