Léon Gard n'aimait guère les reproductions photographiques (surtout en couleurs ) dont il ne manquait pas de souligner la vulgarité et la trahison à l'égard des peintures originales :

   Les reproductions d'œuvre d'art en couleurs ne sont ni exactes envers l'original ni exactes entre elles : plus jaunes, plus bleues, plus mauves, plus grises, etc.

  Ces nuances qui peuvent paraître négligeables à beaucoup de gens sont pourtant essentielles, car le chef-d’œuvre tient souvent à peu de chose, et Léon Gard a raison de dire :

  Il ne faut pas mépriser le "rien" ou ce qui apparaît tel, car le rien est tout. En médecine, le rien est la dose qui fait le poison ou le remède, la vie ou la mort. En art, le rien fait les chefs-d’œuvre. Si le blanc de la pivoine de Manet était moins rosé ou plus rosé ce ne serait plus un Manet.

 

  Cette réflexion est d’autant plus vraie pour Léon Gard qu’il appartient à cette catégorie de peintres qui est la plus desservie par la reproduction photographique : celle des grands coloristes qui traquent la couleur dans ses manifestations les plus ténues, dans les ombres claires ou profondes, dans les jeux interactifs des reflets, dans les halos qui noient les contours des objets, dans les vibrations de l’atmosphère, toutes choses que l’objectif photographique déséquilibre, noircit, opacifie,  affadit, rend atones.

  Léon Gard n’est pas un peintre de la ligne pure, même s’il l’admire chez ses grands serviteurs Ingres et Raphaël et s’il a su lui rendre hommage à sa mesure dans quelques œuvres. Mais son travail est généralement assez rude, son pinceau parfois peut paraître un peu ivre. C’est qu’il ne se soucie guère, la plupart du temps, de dissimuler  sa technique, au risque de choquer l’œil qui aurait encore le regard bourgeois des amateurs de Meissonnier, de Bouguereau ou de Gérôme : il ne « blaireaute » pas, il se refuse fréquemment, à l’instar de Cézanne, à fondre les tons entre eux, pour marquer la finesse de l’œil ;  il empâte souvent généreusement à la façon de Van Gogh, non par maniérisme mais pour obtenir cette vibration et cette intensité dans le raffinement qui caractérisent ses toiles comme celles de son grand aîné. Certaines de ses natures mortes, qui sont une sorte d’hommage à David de Heem,  montrent qu’il pouvait avoir le goût du détail mais son tempérament pictural dominant le ramène inexorablement  aux masses relativement simplifiées à la Rembrandt dernière manière. Il a encore en commun avec ce dernier son souci de l’immense problème de l’ombre, qui était aussi celui de Cézanne.

 

   C’est donc l’esprit armé de cette prudente réserve à l'égard des reproductions, et guidés par ces  considérations sur la peinture de Léon Gard, que nous présentons quelques unes de ses oeuvres, accompagnées d’un choix de réflexions du peintre ou d'autres artistes et penseurs qui nous ont semblé appropriées.