Léon Gard n'aimait guère les reproductions photographiques (surtout en couleurs ) dont il ne manquait pas de souligner la vulgarité et la trahison à l'égard des peintures originales :

   Les reproductions d'œuvre d'art en couleurs ne sont ni exactes envers l'original ni exactes entre elles : plus jaunes, plus bleues, plus mauves, plus grises, etc.

  Ces nuances qui peuvent paraître négligeables à beaucoup de gens sont pourtant essentielles, car le chef-d’œuvre tient souvent à peu de chose, et Léon Gard a raison de dire :

  Il ne faut pas mépriser le "rien" ou ce qui apparaît tel, car le rien est tout. En médecine, le rien est la dose qui fait le poison ou le remède, la vie ou la mort. En art, le rien fait les chefs-d’œuvre. Si le blanc de la pivoine de Manet était moins rosé ou plus rosé ce ne serait plus un Manet.

Nota : Tous les textes en italiques et couleur sanguine de cette page sont de Léon Gard.

SUR LA NATURE MORTE

Nature morte aux moules et au jambon (huile sur toile, 65 X 50 cm, 1919)

 

 

  Il a fallu des siècles pour comprendre ou pour admettre que la religion, la mythologie, la figure humaine, ne sont pas la seule source d’art : ce n’est guère qu’au dix-septième siècle que les peintres ont commencé de faire des tableaux de nature morte. On s’est aperçu que les choses inertes, soit par nature, soit parce qu’elles ont cessé de vivre, peuvent contenir une grande beauté. Ce qu’on a moins compris, peut-être, c’est que n’importe quel élément de nature morte n’offre pas un bon thème artistique. L’art plastique est une recherche d’harmonie visuelle dont la règle est le culte de la nature, et qui peut se résumer dans cet article de foi : en fait d’harmonie, la nature ne se trompe jamais. Le principe vaut au-delà de l’art même ; ceux qui se sont amusé à le contester, ne sont que des sophistes et faiseurs de paradoxes. Malheureusement c’est nous qui nous trompons parfois dans notre façon de consulter. Il nous  arrive d’invoquer la nature,alors qu'en fait, ce n’est point de la nature qu’il s’agit. Par exemple, si nous avons sous les yeux une affreuse potiche, ce serait stupide de la peindre au nom de la nature, car, en réalité, elle ne l’exprime point. Mieux vaut peindre un crouton de pain avec un morceau de fromage (que de merveille Chardin n’a-t-il pas tirées des plus humbles objets ! )  qu’un prétendu objet d’art qui, par sa forme et sa couleur vicieuse, contredit toutes les œuvres du bon Dieu. Je vais plus loin : l’innocent bouquet de fleur, risque, neuf fois sur dix, de n’être pas un bon élément artistique.

 

La casserole de lait (huile sur toile, 65 X 54 cm, Etampes 1925)

 

Carafe, plat bleu et poires (Huile sur toile, 55 X 46 cm, Étampes, 1926)

Nature morte aux choux (huile sur toile, 73 X 60 cm. Toulon, vers 1927)

Bol de lait et pot de confiture (huile sur toile, 65 X 54 cm, vers 1928)

  Une fleur coupée est souvent stupide. Un bon peintre, consciemment ou non, use d’artifice pour atténuer sa crudité et sa raideur. L’inconvénient est le même pour les fruits qui ne sont pas de chez nous et qui exige leur cadre exotique : rien n’est plus difficile à harmoniser dans nos murs qu’une orange ou un citron, car leurs couleurs sont stridentes. Un vrai peintre s’en tire toujours, mais les biais qu’il lui faut prendre sont la preuve de ce que j’avance.

Cerises noires théière verte ( huile sur toile, 73 X 60 cm, Paris 1929 )

  Tout différents sont les fruits et les légumes de nos pays ; est-ce parce qu’ils sont faits naturellement pour paraître sur nos tables qu’ils restent toujours nuancés et harmonieux ? Quant aux fromages, aux vins, aux viandes, aux pâtisseries, ce sont des éléments merveilleux avec lesquels aucune bévue n’est possible, sinon de les mal voir. 

LES EMPÂTEMENTS DANS LA PEINTURE

Nature morte aux tomates (huile sur toile,
76 X 60 cm, Toulon vers 1929)

 

 Le peintre Constable disait que si la manière n’avait jamais existée, la peinture serait meilleure. Dans le sens de cette idée, les empâtements dans la peinture sont à proscrire lorsqu’ils ne sont rien d’autre qu’une manière. Les empâtements doivent exprimer quelque chose qui est d’accentuer une certaine vibration quand cette vibration existe déjà dans les tons du tableau et que, pratiquement, le temps passé pour exécuter le tableau est insuffisant pour faire des glacis ou du fini, ou enfin que cette manière de s’exprimer soit davantage que toute autre le mode d’expression de l’auteur. Mais empâter pour empâter, parce que Van Gogh empâtait est une manière et une absurdité. Empâter ce qui serait terne et plat n’est qu’un genre qu’on se donne et fait sourire le véritable connaisseur. 

 

Nature morte aux Chrysanthèmes (huile sur toile, 73 X 60 cm, Toulon 1930).

  La réflexion ci-dessus de Léon Gard, en dehors de sa portée générale, est une parfaite justification de sa propre technique, qui utilise souvent les empâtements, notamment dans sa période toulonnaise dont nous voyons ici plusieurs exemples notables.

  J'ai rachetée cette nature morte dans les années 1980. Elle était en possession d'un ancien antiquaire de Toulon, où la toile fut peinte en 1930. Cet ancien antiquaire qui me la cèdait m'avait donné rendez-vous sur une place de Hyères-les-palmiers. Il ouvrit le coffre de sa voiture et la toile m'apparut à un mètre de mon visage dans la lumière crue du midi. Je vis un fouilli de touches de couleurs heurtées et empâtées, travaillées au couteau fièvreusement. Dubitatif, j'emportai la toile. Je l'accrochai chez moi dans un éclairage moins violent et pris les deux ou trois mètres de recul nécessaires. Cette peinture révèla alors toute sa magie : les objets qui de près semblaient comme décomposés et sans consistance s'unifiaient et devenaient solides. On sentait le poid des coquillages, du vase et de l'éléphant d'ébène, la légerté mousseuse des chrysanthèmes soyeuses flottant dans un air impalpable, et tout cela s'irradiant mutuellement de vibrations colorées et intenses dans une parfaite harmonie ! Voilà ce qu'était la vraie peinture, loin de toutes les mièvreries comme de tous les manièrismes du genre ! Ce tableau est depuis lors un de mes préférés.

                                                                                                T.G.

 

L’ŒIL DE PEINTRE

Oranges, ruscus et sucrier blanc (huile sur toile, 73 X 60 cm, Toulon, 1930)

 

  On a trop coupé un cheveu en quatre pour en conclure finalement qu’on ne savait pas à quoi on reconnaissait une peinture faite pour traverser les âges.

  Il est pourtant de fait que la pierre de touche, ce qui fait qu’un tableau reste valable au bout de cinquante ans, par exemple, et de plus en plus, c’est le raffinement visuel de ce tableau, c’est-à-dire que ce tableau a été fait par un œil de peintre.

 

Nature morte à la robe chinoise, huile sur toile, 73 X 60 cm, Toulon vers 1930)

  En réalité, un ton n’est pas fin en soi mais par rapport à un objet représenté. Par exemple, dans la célèbre nature-morte de Manet, qui est présentement au musée du Jeu de Paume (*), tableau à la fois raffiné et cher par définition, le ton brun du fond est hautement raffiné par rapport au ton des pêches, du raisin, des amandes et de la nappe blanche, et les tons de ces derniers sont raffinés entre eux et par rapport au ton brun du fond.

  On ne peut pas se satisfaire d’un soi-disant raffinement calculé et conventionnel, morne ou affadi. Ce qu’il nous faut, c’est un raffinement visuel spontané, naturel et vrai, car la nature, qui est parfois éclatante et qui de toute façon chante toujours, n’est jamais stridente, terne ou fade de ton et de forme : avoir le don d’exprimer ces rares vertus, c’est la vérité picturale, c’est cela un œil de peintre.

  Un œil vulgaire, aussi précis et exact, dans un certain sens, qu’il soit, n’est pas l’œil d’un peintre, et beaucoup de peintres figuratifs, avec des qualités, ont néanmoins un œil vulgaire. 

 

Chaudron de cuivre et jacinthes dans un vase (huile sur toile, 65 X 50 cm, Toulon 1930 )

  On confond souvent le sujet qui passe pour vulgaire, selon une mode plus ou moins éphémère, et la vulgarité oculaire. Courbet, qu’on jugeait vulgaire personnellement et souvent par le choix de ses sujets, est merveilleusement fin dans sa palette. Manet est extraordinairement  raffiné et Renoir, qui s’y connaissait, disait de Cézanne : « Comment fait-il ? Quand il met un ton à côté d’un autre, c’est toujours très bien ». Malgré ses gaucheries, ses manies, Utrillo, dans sa bonne époque, est d’un raffinement, d’une distinction prodigieux. Nul n’a jamais peint de vieux murs ou même de neufs d’une façon aussi exquise. La grande peinture, c’est cela. Pour employer une comparaison inférieure mais très compréhensible, la peinture c’est comme la gastronomie : un rien fait que c’est délicieux ou exécrable.

Ce rien, n’est certes pas à la portée de tout le monde mais plus facile à voir qu’on ne dit quand on n’embrouille pas les cartes.

(*) Maintenant au Musée d'Orsay

L’UNITÉ

Plat de terre ocre et vert et cruche de verre (huile sur toile, 65 X 54 cm, Digoin 1931)

  Dans un tableau, l'unité est sans doute une qualité capitale. Mais l'unité est dans la justesse de l'assemblage, non dans sa monotonie, son inertie ; une peinture doit être sonore.

 

ERREUR DE PASCAL

Citron, cruche provençale et figues (huile sur toile, 73 X 60 cm, Toulon 1931)

  "Quelle vanité que la peinture qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n' admire pas les originaux". cette réflexion de Pascal est fausse en tous points. Si l'on peint une femme, un arbre, un cheval, un vase, c'est parce qu'on admire ces objets, soit en eux-mêmes, soit pour la façon dont ils se présentent à nos yeux, et ainsi de toute chose qu'on peint. la réponse à Pascal se trouve du reste dans la très belle et dernière note du "Journal" de delacroix : "Tous les yeux ne sont pas propres à goûter la peinture. Beaucoup ont l'oeil faux ou inerte ; ils voient bien les objets littéralement, mais l'exquis, non".

LA BONNE PEINTURE

Le Chaudron de cuivre (huile sur toile, 41 X 33 cm, Paris 1932)

  Le raffinement de l'œil est la bonne peinture jusqu'à preuve du contraire puisque l'original reste supérieur à la reproduction, laquelle n'est jamais qu'un à-peu-près. Mais où est l’extraordinaire ? Qui le jugera ? Faut-il prouver la preuve ? A vrai dire, on complique la question à plaisir comme on embrouille délibérément les choses quand on veut masquer la vérité. Peut-être suffit-il d’y regarder à deux fois. Qui a le vrai raffinement a toujours le reste. Il y a des artistes qui n’ont que le reste : Manet avait le raffinement et Meissonier ne l’avait pas. L’exact dans la charpente et dans le détail et l’à-peu-près dans l’harmonie n’est plus du grand art dans la peinture. On a confondu l’habileté relative du rendu et la bonne peinture. Y regarder à deux fois avec un œil normal devrait suffire. Et sus aux systèmes, bien entendu.

Nature morte aux oranges (huile sur toile, 73 X 60 cm, Paris 1932)

 

 

 Pour la suite des natures mortes cliquez sur ce lien : Natures mortes 2