Les Fleurs

Bouquet de Provence aux arums (huile sur toile, 81 X 65 cm, Toulon 1927)

LE COUP DE POING EN ART

La fameuse définition du tableau par Maurice Denis : " Avant d’être une femme nue ou un cheval de bataille, un tableau est composé de lignes et de couleurs d’une certaine façon assemblées", a donné matière à beaucoup de malentendus. Cette définition est sommaire, ambiguë et pousse à l’abstraction ennemie de l’art en supprimant l’humain.

Disons d’abord qu’un chef-d’œuvre de l’art ne donne jamais un coup de poing au spectateur, bien qu’on ait fait, à tort, de l’étonnement un élément déterminant. Un chef-d’œuvre produit au contraire une espèce de délectation supérieure faite d’harmonie et d’équilibre dans la délicatesse et la fermeté réunies. Le grand peintre ne voit dans le sujet qu’un mouvement humain, mais il faut que le mouvement soit humain. Ce n’est pas un beau tableau s’il n’a pas une signification humaine. (L.G.)

Roses dans un vase (huile sur toile, 46 X 38 cm, 1936)

LA NUANCE

En toute chose, c’est la nuance qui fait tout, le poids qui fait pencher la balance : une nuance de plus et vous êtes mort ; une nuance de moins et vous êtes vivant. Une nuance crée l’œuvre réussie, une nuance fait qu’elle ne l’est pas. Une nuance fait l’hérésie ou attient le point juste. C’est la nuance qui fait la beauté ou la laideur : si le nez de Cléopâtre, etc. (Léon Gard)

Anémones dans un verre (huile sur carton, 41 X 33 cm, 1969)

 LES FLEURS

  On dit que l’usage de placer des fleurs dans un vase rempli d’eau pour décorer les appartements a été introduit par Berthe au Long Pied, la mère de Charlemagne. C’est peut-être prêter beaucoup d’initiative et d’influence à cette aimable dame. Quoi qu’il en soit, l’innovation fut-elle très heureuse ? Les fleurs ne sont certainement pas faites pour être enlevées à leur décor de feuilles et de terre : leur couleurs vives, adorables dans un parterre, deviennent d’une crudité intolérable lorsqu’elles sont isolée et serrées en bouquets, et comme disent les peintres, elles « viennent en avant ». La petite violette, découverte sous l’herbe, est exquise ; par contre, j’ai toujours eu l’œil blessé (j’en demande pardon aux gentilles bouquetières) par la grosse tache vulgaire d’un bouquet de violettes. Une fleur coupée est souvent stupide. Un bon peintre, consciemment ou non, use d’artifice pour atténuer sa crudité et sa raideur. (Léon Gard)

Capucines dans un verre (huile sur carton, 33 X 24 cm, Paris 1968)

LE PHENOMENE DE L’AURA CHEZ LEON GARD

  On observe dans beaucoup de peintures de Léon Gard un phénomène d’aura colorée qui enveloppe les objets, notamment les fleurs avec leurs couleurs vives.

  Il est étonnant de constater qu’à une époque où l’on voyait tant d’extravagances dans l’art pictural, ce procédé lui a parfois été reproché comme une fantaisie arbitraire, une théorie douteuse. Encore plus étonnant est de voir que ce reproche lui était généralement fait par des gens qui ne trouvaient rien à redire sur les théories des peintres cubistes, abstraits ou expressionnistes !

 

Roses et carafe de cristal (huile sur toile, 46 X 38 cm, 1955)

 Pourtant, le phénomène de l’aura chez Léon Gard n’est pas une  théorie arbitraire. Il n’a rien non plus de métaphysique. C’est la pure observation de vibrations colorées plus ou moins ténues qui émanent des objets ou qui naissent dans la rétine par réaction à une couleur vive et isolée  (si l’on fixe, par exemple, intensément un objet rouge sur un fond blanc, on verra apparaître au bout d’un certain temps, un halo vert autour de cet objet : l’œil compense cet excès de rouge par sa couleur complémentaire, le vert). Il faut admettre qu’un grand coloriste a une perception des vibrations colorées plus aiguë que le commun des mortels et qu’il s’en sert parfois pour donner plus d’intensité lumineuse à ses toiles.

Œillets d'Inde dans un verre (huile sur carton, 33 X 24 cm, Paris 1969)

  Ce procédé est plus prégnant  dans les tableaux de fleurs ou de fruits exotiques (les oranges, par exemple) parce que leurs couleurs vives, sorties de leur contexte naturel, demandent que le peintre les rééquilibre dans  sa composition. Ce procédé permet aussi au peintre d’inscrire un corps dans l’espace par une transition qui, tout en marquant la solidité de son contour, le laisse « respirer » dans l’air qui l’enveloppe.

  Léon Gard, en grand coloriste, avait le don de faire chanter les couleurs au plus haut point, à l’égal d’un Van Gogh. Il ne tomba jamais dans l’erreur du Fauvisme, qui dépassa le but en surenchérissant sur le génial hollandais. 

Cosmos dans un verre (huile sur carton, 33 X 24 cm)

NOIRCEUR ET CRUDITE

Les marchands de tableaux savent bien par expérience que malgré certains tableaux à la mode, malgré le snobisme des tableaux sales (que beaucoup confondent avec tableaux anciens) rien n’attriste davantage la clientèle qu’un tableau sombre. Aussi, l’on a cru bien faire de réagir contre la manière « genre musée » et peu à peu, sous prétexte de « joie de la couleur », on est tombé dans la crudité et le bariolage. Faire chanter les couleurs est spécifiquement le don du peintre, qu’il y en ait peu ou beaucoup sur le tableau. Mais si un tableau sombre ne chante plus, un tableau bariolé hurle insupportablement. Beaucoup (y compris les peintres), insensibles à la crudité, prennent le bariolage pour l’éclat, et s’imaginent qu’un tableau « tient le mur » lorsque ses couleurs sont plus vives. Il y a là un épouvantable malentendu. Il est certain que quand un tableau vif de couleur reste harmonieux, c’est-à-dire si ses tons sont équilibrés les uns par rapport aux autres, il est supérieur à tout autre tableau dans la mesure où ses couleurs sont  plus vives. Mais il est non moins certain que s’il est discordant, il est désagréable à voir dans la mesure où ses couleurs sont vives. (Léon Gard)

Pivoine rose dans un verre (huile sur toile, 33 X 24 cm, 1960))

LA PEINTURE

Renoir disait, paraît-il de Cézanne : « Comment fait-il ? Quand il met un ton à côté d’un autre, c’est déjà très bien ». Eh, oui ! C’est toute la peinture et l’on pourrait dire cela de tous les grands peintres et de Renoir lui-même. Précisons que ce « très bien » on ne l’invente pas, il est déjà dans la nature et le peintre qui s’est débattu pour faire un ton juste le sait bien. L’homme, malgré ses ambitions, ses prétentions et, pour tout dire, son orgueil, est proprement incapable de rien inventer réellement. Sa supériorité d’animal supérieur ne vient que de sa bonne imitation de ce qui est au-dessus de lui et qu’il n’a pas créé. Quand il n’imite pas et prétend inventer, on voit sa faiblesse et son impuissance. Ce qu’il fait de son propre fond est toujours très mal esthétiquement et a les conséquences pratiques les plus fâcheuses dans un délai plus ou moins éloigné.

Dans l’art, on dit que tel objet ne représente rien en ce qu’il ne représente pas une scène quelconque ou un objet connu, mais cela n’implique pas strictement que telle forme, tel ton ne soit pas emprunté à la forme ou au ton de telle chose de la nature moins connue, sans quoi quel point d’appui, quel criterium aurait-on pour dire que c’est beau ou laid ? La musique imite les harmonies naturelles  qui, on ne sait pourquoi, viennent du mystère des accords et des parentés des sons et sont des lois intransigeantes. On dit d’une harpe qu’elle est « Eolienne » parce qu’Eole était le dieu du vent, et un morceau de Wagner s’intitule les « murmures de la forêt », etc. Il en est de même pour les couleurs et si tel accouplement de tons est « très bien », comme disait Renoir, c’est qu’il imite une harmonie déjà créée.

Apollinaire parle de la « maudite discipline » de la nature mais Apollinaire est un pauvre homme : quand on appartient à l’espèce humaine, quelle discipline peut-on concevoir d’autre que celle de la nature ? (L.G.)

Roses dans une coupe (41 X 33 cm, Paris 1965)

LE MAUVAIS GOÛT

Le mauvais goût  est évidemment le contraire de l’art. En quoi consiste-t-il donc ? En le plus ou le moins qui fait qu’une œuvre n’atteint pas ou dépasse le point juste. On observe que le trop ou le trop peu, c’est-à-dire le faux, s’accommode fort bien d’une œuvre qui étonne quoique médiocre, parce qu’elle est inattendue. Par contre, une œuvre non-inattendue et, pour tout dire, banale, peut atteindre le point juste qui fait l’œuvre d’art. Rien n’est plus banal que ce merveilleux tableau de Manet s’intitulant simplement « Vase de pivoines ». Mais, tandis qu’un vase de pivoines peint par X n’a que peu d’intérêt, les pivoines de Manet sont un chef-d’œuvre. Il faut donc que, dans ce sujet banal, il y ait ce peu qui change tout. On n’en finirait pas de remarquer ce phénomène : une nature-morte est comme une autre nature-morte, un portrait comme un autre portrait, une Sainte-famille comme une autre Sainte-famille, un vieillard comme un autre vieillard, etc. La seule différence tient à peu de choses : l’œuvre est de Chardin, d’Holbein, de Raphaël, de David ou d’Ingres ou de Rembrandt.

Il s’ensuit que ce n’est pas l’inattendu —qui étonne beaucoup de gens — qui fait l’œuvre d’art mais le point juste —que peu de gens remarquent. Donc, si  l’inattendu, le surprenant ne sont pas absolument incompatibles avec l’œuvre d’art, ils ne la constituent pourtant pas et ne doivent pas, comme il arrive souvent, être pris pour l’art.

 

Roses roses et campanules dans un verre (huile sur toile, 27 X 22 cm, 1965)

Il arrive même que, généralement, l’art qui, non seulement est le point juste, mais encore n’est pas autre chose, soit totalement oublié parce qu’on ne juge  une œuvre artistique que lorsqu’elle produit un effet de surprise.

On comprend donc que, dans ce cas, on préfère le mauvais au bon parce qu’on juge bon ce qui est surprenant et que le surprenant n’est pas l’art.

 Le mauvais goût est préféré au bon dans les jurys parce que les jurys ne jugent pas une œuvre selon le point juste qui est l’art. Les jurys sont pressés et politiques. Ils doivent juger sans attendre tandis que le point juste n’apparaît qu’à l’examen serein et tranquille.

Si l’on a une préférence pour le mauvais goût, ce sera toujours le mauvais goût qui triomphera car celui qui est choisi choisira à son tour, selon sa nature : le faux appelle le faux.

Les jurys pressés et tendancieux ne sont-ils pas pères du mauvais goût ? (L.G.)

Branche de lilas dans un verre (huile sur carton, 41 X 33 cm, 1965)

Je mets en garde les amateurs contre la suggestion, c'est-à-dire contre toute peinture qui suggère une pensée quelconque, flatte un point quelconque de l'esprit, de l'opinion, avant d'être une fête, une caresse pour l'oeil. Si l'on ne s'écrie pas : Oh! le beau tableau, comme on s'écrie : Oh! le beau papillon, le beau nuage, la belle fleur, le bel arbre, tout est perdu : ce tableau n'est pas pour un amateur de peinture; il n'est pas pictural. (L.G.)

Lys blancs dans une cruche de verre (huile sur toile, 54 X 46 cm, 1955)

Pivoines roses dans un vase de Gien (huile sur toile, 81 X 65 cm, 1962)

Roses rouge et jaune et carafe (huile sur carton, 46 X 38 cm, vers 1965)

Pois de senteur dans un verre (huile sur carton, 41 X 33 cm, vers 1965)

Pois de senteur dans un verre (huile sur carton, 41 X 33 cm, 1966)

Les peintres proprement dits sont ceux qui procurent par leurs tableaux de la joie visuelle, comme le font la fleur, le papillon. Le plus grand peintre est à l'art ce qu'est à la nature la plus belle fleur, le plus beau papillon. (L.G.)

Polyanthas dans un vase (huile sur carton, 41 X 33 cm, 1967)

Roses roses, jaunes et rouges (huile sur carton, 41 X 33 cm, vers 1968)

Le géranium rouge (huile sur carton, 41 X 33 cm, Paris 1979)

 

 

 

Dernier tableau peint par Léon Gard, trois mois avant sa mort.