1901-1945

Léon Gard, autoportrait 1913 (fusain, 44 X 35 cm)

 

 

  "A travers l'histoire, nous voyons parfois des génies orgueilleux; nous n'en voyons pas de compliqués : le génie est simple car il lui suffit d'être lui-même." (Léon Gard)

 

 

 

 

  Léon Gard naît à Tulle le 12 juillet 1901, benjamin et seul garçon d'une famille de trois enfants qui va s'installer bientôt à Morigny, près d'Etampes, puis dans le 13° arrondissement de Paris, au 21 de la rue du Champ-de-l'Alouette. Le père est typographe.

Le jeune Léon ne tarde guère à manifester ses dons artistiques. En 1913, âgé de douze ans, il exécute son propre portrait au fusain.

 

Léon Gard par lui-même à 14 ans (pastel, 44 X 43 cm)

  Il a quatorze ans quand il adresse une lettre au conservateur du musée des Arts-Décoratifs, Louis Metman. Ce dernier, sans soupçonner l'âge du jeune artiste, le reçoit au Pavillon de Marsan.

  — Comment ! C'est toi qui m'as écrit ? s'exclame-t-il, en voyant arriver un gamin  dont les yeux bleus luisent dans un visage pâle.

  Fier et sensible, Léon Gard est pourvu d'un caractère volontaire et d'une intelligence précoce qui en font un être  assoiffé d'indépendance. Longtemps après, il confessera humblement : "J'étais un fort mauvais sujet qui a fait beaucoup de peine à ses parents et à son entourage parce qu'intelligent et qui faisait mal servir son intelligence."

  Louis Metman  le prend sous sa protection et l'inscrit à l'académie Ranson. Il multiplie les efforts pour apprivoiser ce garçon impétueux qui refuse de poursuivre ses études scolaires, veut quitter la maison paternelle et prétend vivre avec un franc par jour. Il lui trouve une place  comme "saute ruisseau" dans une étude de notaire. Une longue amitié nouée d'estime réciproque commence entre l'enfant et celui qui sera pour lui un père spirituel.

Portrait d'Edmond Roze, 1917 (huile sur toile, 41 X 33 cm)

 

  À seize ans, il copie des tableaux anciens pour le théâtre du Gymnase où Victor Boucher, André Lefaur, Jane Renouard,  Gabriel Signoret ( dont il fera le portrait de la mère et de l'épouse) interprètent "Petite reine" (histoire d'un antiquaire et d'un faussaire). Il  se lie d'amitié avec les acteurs de la troupe.

   Il peint le portrait de l'acteur Edmond Roze qui sera aussi le régisseur du théâtre du Palais Royal et qui mourra plus tard en déportation à Auschwistz.

Portrait de Louis Metman par Léon Gard (huile sur toile, 65 X 54 cm, 1918 )

   À dix-sept ans, il se présente pour la première fois au salon de La Nationale avec son Portrait de Louis Metman. Il reçoit à cette occasion un encouragement spécial de l'État et se voit proposé comme sociétaire du salon. Ce succès ne se renouvellera pas et Léon Gard dira ironiquement : "Mon œuvre était-elle si mauvaise, ou bien ces messieurs du jury étaient-ils bouleversés par le vin d'un banquet ? Qui le saura jamais ! En tout cas, s'ils ont commis une erreur ce jour-là, ils se sont bien corrigés depuis."

  En 1921 La Nationale accepte son portrait de Madame Imbart de la Tour et un tableau de fleurs mais refuse deux autres oeuvres importantes. Un critique parle à son sujet de la conspiration du silence et de la guerre plus ou moins déguisée qu'un jeune talent doit subir de la part de ses aînés dans la carrière.

 

Autoportrait 1920 (huile sur toile, 41 X 33 cm)

  En 1922, il participe à une exposition de groupe à la galerie Reitlinger et dans le même temps est admis à l'École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris (atelier d'Ernest Laurent).

   Mais il supporte mal les théories de ses professeurs et son esprit contestataire s'insurge : E.L. est comme beaucoup de professeur : il avance avec autorité des arguments douteux dans lesquels il s'enferre et qu'il soutient mordicus. Que la jeunesse est quelquefois d'une modestie charmante malgré ses audaces à côté de ces vieux messieurs arrivés.

  Pourtant, cette jeunesse avec "ses audaces", il la jugera bientôt sévèrement elle aussi et condamnera l'ambiance qui règne dans l'école : agitée, tapageuse, débraillée, se donnant des airs de ruer dans les brancards, de chambarder l'autorité, mais en réalité ne détruisant que l'art que, personne, dans cette auguste enceinte, ne songe à défendre, ponctuant toutes ces secousses sismiques pour pucerons par le chant du "pompier", le seul principe vraiment profond de ce conservatoire de médiocrités. (extrait de L'Ecole des Beaux-Arts ou quand le "pompier" prend feu, article de Léon Gard paru dans la revue Apollo en 1948).

  En fait de maîtres, il ne veut reconnaître que les grands peintres du passé et, surtout, celle que Léonard de Vinci appelait "la maîtresse des maîtres" : la nature. Dans un long article, l'élève de la rue Bonaparte nie l'utilité des méthodes d'enseignements artistiques, lesquels doivent, selon lui, se réduire aux conseils techniques indispensables et à l'observation des grandes lois naturelles.

  Cependant, Il est remarqué par le directeur de l'école des Beaux-Arts, Albert Besnard. Il échoue au Grand Prix de Rome, mais  reçoit en forme de consolation le prix Fragonard.

  Au reste, sa personnalité tranche au milieu de ses camarades, et certains d'entre eux, animés par la gouaille des rapins,  le surnomment "le prince" pour ses manières et ses idées aristocratiques.

   Il est vrai que son allure relève davantage du dandy que du bohème type d'Henri Murger. L'artiste n'est autre chose qu'une sorte de philosophe, affirme Léon Gard, une sorte d'aristocrate chez qui la faculté sensorielle est prépondérante. Le bohème, précise-t-il, n'est pas un artiste : c'est plutôt, dans l'art, une espèce de voyou, une espèce de charlatan, une espèce de cabotin, sans aucun don, sans aucune profondeur, tout en surface, et, pour employer un assez joli mot argot, tout en "chiqué".

 

  Son camarade d’atelier, Daniel Octobre, qui restera un fidèle ami jusqu’à sa mort, raconte qu’il se faisait remarquer par la fermeté de ses propos : « Vous n’en feriez pas autant » disait-il à des « anciens » qui « bêchaient » un de ses travaux. Un jour que le « patron », Ernest Laurent, le corrigeait, Léon Gard lui dit « Maître, je ne crois pas ! » (…) Une autre fois, Ernest Laurent donnait le conseil général d’éclairer dans un portrait tout ce qui peut le caractériser, Léon Gard s’exclama : « Alors, si je comprends bien, le portrait de Rembrandt par lui-même du Louvre est le portrait d’un bonnet blanc ! » (Portrait qui représente Rembrandt vieux coiffé d’un bonnet blanc), etc. C’est pourquoi nos camarades déjà vaguement inquiets de sa tenue fort correcte : cravate, souliers cirés, veston brossé, pantalon avec plis, et épatés de son audace, disaient : « Tout s’explique, son père achète de la peinture au patron !! »

 

Autoportrait 1925 (huile sur bois, 35 X 27 cm)

  A sa sortie de l'école de la rue Bonaparte, en 1925, il noue un contrat avec le marchand de tableaux Chéron. Louis Metman, de son côté, lui alloue une petite pension. C'est encore à la générosité de ce dernier qu'il doit de pouvoir séjourner à Toulon à partir de 1926, plusieurs mois par an du printemps jusqu'au mileu de l'êté.  La ville est alors charmante. Les fiacres attelés de chevaux pomponnés attendent le voyageur devant la gare. Sous la lumière du midi, le jeune peintre peut exprimer tout son extraordinaire talent de coloriste en des toiles vibrantes et intenses :  vues de la rade, de Maghaud, de Bourgarel, du Cap Brun ;  natures mortes où fruits et fleurs irradient en tons vifs ; nus aux chairs gorgées de lumière.

Photo de Léon Gard devant son chevalet. Etampes 1925.

   Le reste de l'année, il se partage entre Paris et la région de sa tendre enfance, celle d'Etampes : "Que j'aime, dit il, ces villages retirés où règnent les odeurs humbles mais saines de la ferme et de la maison. Les travaux y sont demeurés honnêtes et simples, l'industrie presque primitive, ils ne connaissent de la science ni l'orgueil matérialiste ni la décadence morale."

  Ses obligations militaires, pour lesquelles il avait bénéficié d'un ajournement, le conduisent à Pontivy en 1927, marquant une pose  entre  ses déplacements du nord au sud.

   il expédie  son travail à Paris. Chéron le paie plutôt chichement et l'expose dans sa galerie de la rue Boétie parmi d'autres "pensionnaires", dont Soutine, Foujita et Van Dongen.

  Léon Gard aura aimé cette période malgré ce qu'elle avait de précaire et de peu rémunératrice. Il put alors s'adonner pleinement à sa vocation de peintre et il n'en aurait sans doute pas demandé beaucoup plus à cette société dont il commençait à assimiler qu'elle ne ferait plus jamais la part belle à l'art, qu'elle était devenue essentiellement celle de l'industrie et du commerce et qu'elle serait bientôt, au plus profond de son âme, celle des affaires avant toute chose.

  La crise économique internationale de 1929  met un terme à cette sérénité.

  "Je le sais aussi bien que toi, lui écrit Louis Metman, tu es forcé de vivre dans l'équilibre le plus instable. Il faut t'y habituer : je ne crois pas qu'avant trente-cinq ans tu sois en mesure d'organiser ta vie avec des ressources régulières."

  Depuis quelque temps, Chéron se fait prier pour envoyer de l'argent. La vie est de plus en plus chère. Le jeune artiste s'inquiète, il devient nerveux, s'irrite même quand Louis Metman lui dit : "Reviens à Paris s'il le faut. Il s'exclame de son côté :

  — On dirait que revenir à Paris arrange tout, que cela supprime tous les frais de l'existence. L'air de Paris doit nourrir probablement, il est si pur qu'il suffit.

  — Fais de petits tableaux en te souvenant que Manet a fait un chef- d'oeuvre avec une botte d'asperges, continue Louis Metman.

  — Il ne s'agit pas pour l'instant de faire des chefs-d'oeuvre mais de vivre, réplique l'infortuné peintre.

  — Persuade-toi, insiste Louis Metman, que l'époque des vaches maigres est arrivée pour tous les peuples et qu'un métier comme le tien nourrit fort mal.

  — Pour moi, répond amèrement Léon Gard, l'époque des vaches grasse était déjà maigre. Je n'ai pas besoin de me persuader que le métier nourrit fort mal : c'est assez évident.

Autoportrait 1935 (huile sur toile, 33 X 25 cm)

  Il se résigne pourtant à rentrer à Paris. Il donne des retrospectives à la galerie Chéron en 1931 et 1932. En 1934,  Il trouve un emploi dans un atelier de restauration de tableaux situé derrière le quai de la Mégisserie, au numéro 4 de la rue des Bourdonnais : vieil établissement fondé en 1740, agréé des Musées Nationaux et des Beaux Arts, tenu par Henri Leguay . Léon Gard en prendra bientôt la gérance puis la direction en 1944 à la mort de Leguay. Mais bien qu'il exerce ce métier avec compétence et infiniment de conscience, il dit : la restauration n'est pas de l'art.

   Il continue de peindre, d'envoyer au salon de la Nationale et d'exposer : en 1939 à la galerie Bernheim, rue du Faubourg Saint Honoré, et à la galerie Charpentier. Cependant sa production se ralentie. Il donne quelques conférences mais y renonce bientôt car il ne s'y  trouve pas dans son élément. Il adresse des billets véhéments à ses amis, entreprend des démarches auprès des officiels, se plaint du mauvais accrochage de ses toiles au Salon. Il lui semble que tout concourt dans cette société à étouffer le génie. Il juge néfaste le rôle qu'y tient la famille moderne : Le pire ennemi actuel de l'artiste n'est pas le marchand de tableaux, aussi avide qu'il soit, aussi enclin qu'il soit à pousser l'artiste à une production intensive au détriment de la qualité, mais la famille. La famille moderne, personnelle ou étrangère à l'artiste, ogre féroce, sans aucun idéal, sans autre mobile que de se conserver, de jouir et de dominer si possible, caresse parfois l'artiste parcequ'il produit des fruits qu'il est avantageux de posséder, mais, tout compte fait, le paralyse, le torture, le dévore et le pille.

  Comme à quelque chose malheur est bon, c'est par son travail de restaurateur de tableaux qu'il fait, en 1942, une rencontre qui rendra un peu d'élan à sa carrière.

  Sacha Guitry lui fait parvenir une toile à réparer. Le peintre rapporte lui même le tableau chez le célèbre auteur.

  Il raconte ainsi leur première entrevue : "On m'avait recommandé à lui pour le rentoilage et le nettoyage d'un portrait de femme du 18° siecle. J'attendis cet homme important près d'une heure dans l'antichambre avec mon tableau nettoyé et remis en état. Je le vis enfin paraître. Il revenait de voyage. Je reconnus la silhouette célèbre, les grandes lunettes rondes, sa chemise un peu voyante, le feutre en bataille et un foulard de soie blanche jeté autour du cou. Il me dit d'un air méfiant en regardant le tableau : vous lui avez mis du rouge aux joues. Je n'avais fait que nettoyer le tableau et le rouge vif que les dames du 18° siecle se mettaient abondamment sur les joues  apparaissait. Je lui fis cette réponse qui parut l'amuser beaucoup car elle était en quelque sorte du Guitry : si j'avais ajouté du rouge, ça ne se verrait pas. Depuis nous fûmes amis..."

Jeanne Fusier-Gir, à la manière de Toulouse- Lautrec, par Léon Gard, 1942 (huile sur toile, 65 X 54 cm, portant le monogramme HTL en bas à gauche, et l'inscription au crayon en haut à gauche: « Je suis auteur de ce pastiche de Lautrec. C'est pour sa pièce N'écoutez pas, Mesdames, créée le 19 mai 1942 au théâtre de la Madeleine, que Sacha Guitry commanda à Léon Gard ce pastiche de Toulouse-Lautrec, censé représenter Julie Bille-en-Bois, danseuse du Moulin-Rouge; l'ancienne danseuse, ruinée, qui va vendre ce souvenir de sa folle jeunesse, est incarnée par Jeanne Fusier-Gir (1885-1973). Ancienne collection Sacha Guitry.

   Pour la création de N'écoutez pas Mesdames, en 1942, Sacha Guitry demande à Léon Gard de faire le portrait de l'actrice Jeanne Fusier-Gir à la manière de Toulouse Lautrec pour le rôle de Julie Billanbois.

  La même année, Il expose dix peintures à la galerie Jeanne Castel. Les plaquettes d'invitations  sont accompagnées d'une satire virulente : Les Fourberies de Rapin ou les Audacieux ridicules où il s'en prend à la mode tyrannique de la peinture dite "audacieuse" et aux critiques d'art :

  On me traitera d'esprit chagrin : mais Alceste ne l'est-il pas ? Certes, il faut convenir avec le souple Philinte qu'il a des côtés insuportables; pourtant il n'en demeure pas moins l'esprit solide de la célèbre pièce de Molière. Il ose dire que le sonnet tarabiscoté  d'Oronte est mauvais : rien que pour cela il mérite notre gratitude, et cette leçon qu'il donne aux Orontes de tous les temps vaut bien le "fromage" sans doute qu'on lui accorde depuis tant d'années sur les affiches de la Maison de Molière.

  Il y a des gens qui, avec acharnement, éloignent des manifestations officielles ou officieuses des beaux-arts les artistes qui portent en eux ce scrupule sacré, cette flamme de probité sans lesquels on ne fait rien de grand. Ils savent bien pourquoi ils n'en veulent pas de ces artistes : c'est parce qu'il est impossible de les corrompre et de les entraîner dans l'ornière confortable des idées du jour, des réputations acquises : les premières dispensent d'être clairvoyant ; les secondes dispensent d'être juste.

  Néanmoins, puisqu'on ne peut décemment accuser quelqu'un de probité, il fallut inventer une tare : pas assez audacieux ! s''écria-t-on. Hélas ! c'est aussi bête que le reproche de l'être trop. [...]

  S'il est un genre qui, entre tous, mène contre le talent une guerre aussi sournoise qu'impitoyable, c'est bien le genre prétendu "audacieux", car les conditions qu'il pose sont incompatibles avec la liberté d'esprit  sans laquelle il n' y a point de talent possible. Et puis, cette hypocrisie impudente de tout faire au nom de l'audace ! Ce n'est certes pas aimer l'audace que de condamner un tel à n'avoir pas de talent parce qu'il n'a pas envie de mettre sa culotte à l'envers, son habit sens devant-derrière, de faire la grimace, de zigzaguer, d'imiter l'enfant, le fou, le sauvage, ce n'est pas, dis-je, aimer l'audace que tout cela : c'est créer une affreuse persécution.

  De plus, c'est la persécution par les médiocres. Cette persécution s'appuierait-elle sur des réussites qu'elle serait toujours odieuse ; mais en fait elle n'est accompagnée que de créations factices et prétentieuses [...]

  Quant à moi, je n'hésite pas à déclarer sans plus attendre que l'école de "l'audace" est profondément ridicule quand elle prétend au génie, car elle n'a pas plus de génie que d'audace ; qu'elle est odieuse lorsqu'elle frappe celui qui n'est pas de son obédience d'autant plus brutalement qu'il n'est pas médiocre ; que chacun a le droit de faire des chefs-d'oeuvre sans elle, et de la manière qu'il lui plaît ; et enfin, qu'on peut faire mauvais dans n'importe quel genre et surtout dans un genre qu'on a choisi pour pouvoir tricher.

[...]

Le ton du futur journal Apollo est posé.

  Peu après, il fera le portrait de Sacha et, plus tard, celui de sa dernière femme, l'actrice Lana Marconi. 

Sacha Guitry en veste rouge, par Léon Gard, Paris 1942 (huile sur toile, 92 X 73 cm)

   Henri Jadoux, secrétaire particulier de Sacha Guitry de 1942 jusqu'à la mort du maître, relatera longtemps après, dans un livre consacré à ce grand homme de théâtre, les séances de pose de ce dernier pour son portrait par Léon Gard : Un familier de la maison, fidèle celui là, le peintre et restaurateur de tableaux Léon Gard, fit, successivement, les portraits de Sacha et Lana Guitry. Il fut, au temps de l'épreuve, un des premiers à prendre des nouvelles. Sacha Guitry le regardait toujours avec au fond de l'oeil une petite flamme où la surprise le disputait à l'envie de sourire quand le peintre considérait son modèle avec la gravité du chirurgien prêt à porter le bistouri à l'endroit précis de l'intervention à faire. Pour échapper à l'envoûtement de ce visage attentif, impassible, Sacha jouait l'homme acculé à un aveu, et disait, par exemple : "Savez vous Léon Gard, que vous êtes un homme très impressionnant !" La belle gravité du peintre se dispersait alors en un brusque éclat de rire qui s'achevait en ondes de moins en moins sensibles jusqu' au calme retrouvé de l'étang oublié des vents.

  Et le charmant Léon Gard, un instant troublé, reprenait son travail et son naturel sérieux. (Sacha Guitry par Henri Jadoux, Librairie Académique Perrin, 1982)

  De son côté, Léon Gard disait que Sacha Guitry posait bien mais peu de temps, pas plus de dix minutes. Il revenait une demi-heure après en disant : "Avouez que je ne vous ai pas trop dérangé ! Alors que le peintre voyait encore beaucoup de choses à faire dans ce portrait,  Sacha Guitry, qui aimait les  peintures esquissées, lui dit brusquement un jour : "N'y touchez plus !"

Portrait de Madame Georges Renand (huile sur toile, 73 X 60 cm)

   Autres personnalités peintes aussi à  cette période par Léon Gard : son ami Lucien Daudet (fils d'Alphonse Daudet), le chanteur et comédien Charpini, Georges Renand (directeur des grands magasins de La Samaritaine et grand collectionneur) Madame Georges Renand, le Comte Arnauld Doria (de l'institut), la Comtesse d'Anselme,  Caroline Hottinguer (fille du baron Rodolphe Hottinguer).

   1943. il participe à l'exposition de la galerie Charpentier : Figures parisiennes, avec son portrait de Sacha Guitry. Il expose huit portraits et  quatre natures mortes à la galerie Jeanne Castel, avenue Matignon, et donne en préface de son catalogue une satire sur les salons de peinture : La grande illusion, où il déclare que ce genre d'institution n'est qu' une entreprise de location de murs qui ne peut vraiment prospérer qu'en faisant appel à la foule des nullités . Il participe à une exposition de groupe à la galerie Corot, boulevard Haussmann, et à un hommage à Chardin à la galerie Chardin, rue de Seine.

  Cette année voit la mort de Louis Metman, un des êtres qui aura le plus compté dans sa carrière et dans sa vie.

   1944, il écrit cinq articles pour l'hebdomadaire Panorama : Sur la nature morte; pluralité de l'exactitude en peinture; Héritage de Gauguin (où tout en reconnaissant que la plupart de ses oeuvres sont belles et ses idées remarquables et contenant une part précieuse de vérité, il reproche à Gauguin ses formules faciles, grandiloquentes, puérilement révolutionnaires qui flattent ce penchant des hommes pour les recettes mirifiques, en même temps que leurs instincts de garnements déchaînés qui se saoulent d'indiscipline); Indigestion de vertèbres (où il se moque de la légende qui attribue un trop grand nombre de vertèbres à l'Odalisque d'Ingres); Gérôme ou la bévue d'une époque.

  Il expose dix peintures à la galerie Jeanne Castel (portraits et natures mortes). Il écrit en préface de son catalogue : L'Artiste devant la société (où il affirme  le droit et le devoir pour l'artiste de s'informer de l'état de la société, et où il conclut à la nécessité de regrouper l'aristocratie réelle du pays dont le rôle naturel est de discerner les talents et de les protéger contre les attaques de la médiocrité quelle qu'elle soit.).          

Portrait de Renée Salles, ( huile sur toile, 41 X 33 cm, Paris 1945 )

 1945. son exposition à la galerie Jeanne Castel est accompagnée d'une nouvelle satire sur la critique d'art ( il précise : je ne puise pas mes raisons de condamner la critique d'art dans le cas de tel ou tel critique qui m'aurait personnellement mécontenté ; mais dans l'oeuvre toute entière de ce qu'il y a de plus éminent dans le genre. Il reproche aux critiques de louer ou dénigrer à tort ou à travers, créant ainsi des mouvements d'opinion faux, que l'on doit finalement abandonner, mais après des polémiques et des perturbations bien fastidieuses et bien regrettables, lesquelles en fin de compte ne font que souligner la faillite de leur rôle éducatif. )

  Cette année, sa compagne, Renée Salles, lui donne un fils, Jean-Louis.

Jean-Louis (huile sur toile, 33 X 24 cm, Paris 1945)

 

 

Pour la suite de cette biographie, revenez en haut de cette page et cliquez sur "1946-1979".