BIOGRAPHIE

                                           

 "Si l'on disait de moi : Voici l'artiste qui, de son temps, a le mieux imité la nature, je me tiendrais pour comblé au-delà de tout ce que je puis espérer." (Léon Gard)

 

 

                                                   INTRODUCTION

 

  Ce peintre a commis l’impertinence de n’adhérer à aucun mouvement de son temps. Pire, il a souvent fait ouvertement et publiquement la critique de la plupart d’entre eux. Son individualisme, son intransigeance intellectuelle et artistique, son franc-parler pouvant passer faussement aux yeux de certains confrères et d’une certaine critique d’art pour de l’arrogance et un manque d’ouverture d'esprit, lui ont sans doute coûté la reconnaissance que son talent de premier ordre lui promettait. Au début des années 1970, Henri Héraut écrivait dans L'Amateur d'art : "Léon Gard demeure malgré tout l'un des grands méconnus de notre époque ; certaines de ses natures mortes égalent celles de Matisse ou de Manguin. Adolescent prodige, telles toiles peintes à quatorze ans sont non seulement d'une rare sensibilité mais les témoignages d'une connaissance absolument étonnante, incroyable des lois de la peinture, à tel point qu'on est amené, comme pour Mozart ou Raphaël, à émettre l'hypothèse de telle science due à la vie antérieure." Henri Jadoux, secrétaire de Sacha Guitry, dont Léon Gard fit probablement le meilleur portrait qu’on ait peint de lui, disait qu’il aurait pu lui faire rencontrer les personnalités qui faisaient le monde de l’art de son époque. En réalité, ces relations, Léon Gard n’en voulaient pas car elles étaient à ses yeux synonyme de compromission. Il eut des contrats brillants avec des marchands de tableaux, mais il les rompit toujours par refus de se plier aux exigences de la mode et du commerce. Il connut Paul Rosenberg, Louis Carré, Pétrides, mais ne voulut jamais remettre entre leurs mains son avenir artistique.

  C'est avec la même détermination que Léon Gard refuse les étiquettes, les « ismes » de tous bords. Pour lui, il n’y a que la bonne et la mauvaise peinture, tout le reste étant l’affaire des historiens ou des littérateurs. Il est convaincu que la bonne peinture est quelque chose de plus simple qu’on ne veut bien le dire quand on n’a pas embrouillé la question par des théories obscures, et qu' au-delà des genres et des modes cet art consiste avant tout à exprimer par la couleur et le dessin et de manière essentiellement figurative la poésie que la nature recèle. Quelle que soit la théorie, la technique adoptée et le but recherché, que  ce soit en tendant vers le détail, le poids des choses, la précision de la ligne ou, au contraire, en tendant vers l'effet général des masses simplifiées ou les vibrations colorées, c’est toujours, condition sine qua non, le ton juste et la vérité du dessin —autrement dit, le raffinement visuel— dans l’imitation de la nature  qui font le grand peintre —Dans cette imitation de la nature par une peinture figurative, Léon Gard précise : "Il est important que la masse soit exacte ; c'est même d'une importance primordiale, mais ce n'est pas une oeuvre d'art en soit, et ce n'est que l' ABC de l'art. La masse doit être infiniment nuancée et d'une valeur juste, ce qui n'est pas donné à toutes les visions. Le détail adorable des Primitifs ou le détail merveilleux d' Holbein doit s'inscrire dans la masse et non la détruire. La masse peut être indiquée de telle sorte qu'elle suggère le détail sans le faire, comme chez Vélasquez ou Manet, mais il faut pour cela que cette masse soit diablement juste quant aux valeurs."

  C’est par cette justesse et cette vérité que Léon Gard s’adresse au vrai connaisseur. Rien n’est fait dans sa peinture pour flatter un œil inerte ou celui de l' amateur superficiel par des outrances de couleurs ou d’expression, ou au contraire par la mièvrerie —qui n’est pas le raffinement mais, selon l’expression de Léon Gard, « la forme faible de la vulgarité »— ni par des sujets agréables, anecdotiques ou rares. Il se contente des thèmes éternels, des sujets les plus humbles et les plus ordinaires car il n’éprouve pas le besoin de se monter le coup ou de nous en faire accroire et il sait que l’art n’épuisera jamais les ressources  que la nature lui offre dans son infinie générosité.

  La réalité, pense-t-il, est pour l'art toujours belle. C'est elle qui nous émeut et qui donne la pérennité aux oeuvres. Elle est au-dessus des modes passagères. La vérité a en elle un élément universel et hors du temps. En la saisissant, cette vérité si souvent insaisissable, l'artiste lui ajoute alors sans la trahir, ce quelque chose qui fait la personnalité de l'artiste, cette abstraction mesurée intimement mêlée à la figuration fidèle. Mais quelle science du dessin, quelle technique de la couleur il faut ! Et léon Gard possède l'une et l'autre au plus haut point. A cet égard, ses natures mortes demeurent des oeuvres parfaites. Elles font songer, par leur filiation très sûre, aux inoubliables chefs-d'oeuvre de Chardin, mais elles sont de son temps, étant de tous les temps, et leur facture est bien celle de Léon Gard.

  Léon Gard est avant tout un exceptionnel coloriste, que ce soit dans les harmonies de tons sourds ou neutres  ou, au contraire, dans celles qui présentent des tons très vifs. Que ce soit dans les premières ou les secondes, la grande pénétration et la justesse de son œil lui permettent  l’exploration des nuances les plus insaisissables et le mettent au rang d’un Manet, d’un Monet ou d’un Cézanne. Son modelé n’est ni académique ni ingresque mais en général plutôt cézannien, c’est-à-dire structurant les volumes par la diaprure subtile des tons plutôt que par un fini blaireauté (je renvois le lecteur à l'article Cézanne de ce site, pour mieux comprendre quelle voie Léon Gard avait lui-même suivie) ; sa manière qui utilise souvent les empâtements se caractérise aussi fréquemment par le phénomène de l’aura, cette vibration lumineuse et colorée procédant du prisme solaire qui enveloppe les objets et marque leur correspondance dynamique avec l’air qui les entoure sans les figer dans un trait statique, et que l’œil extrêmement sensible de Léon Gard était capable de discerner et de nous faire découvrir. 

  Ainsi, Léon Gard, avec une vraie personnalité artistique, reste dans la lignée des Impressionnistes et de Cézanne et se refuse aux extrapolations auxquelles certains mouvements du XX° siècle se sont livrés à partir de ces derniers. La biographie suivante est en grande partie l’histoire et les avatars de cette position fermement et vivement assumée par le peintre. Elle est aussi une tentative de comprendre, au-delà de l’artiste, un homme d’une grande force mentale, d’une grande détermination, qui aime la vie dont il ressent religieusement le mystère et la poésie qu'elle recèle, mais qui traverse son époque matérialiste en la jugeant sévèrement, parfois amèrement, à laquelle il a du mal à s’adapter, ou plutôt à laquelle il refuse tout simplement de s’adapter parce qu’elle ne correspond ni à son caractère, ni à sa sensibilité, ni à son idéal social ; un homme de ce fait enclin parfois à la mélancolie, et qui doit faire face à ses problèmes physiologiques et psychologiques avec beaucoup de philosophie ; un homme dont le trait essentiel est sans aucun doute la droiture —trait que l’on retrouve au plus haut point dans l’artiste pour lequel l’art fut un vrai sacerdoce. 

1° partie : 1901-1940

Léon Gard, autoportrait 1913 (fusain, 44 X 35 cm)

 

« Parmi toutes les personnes qui m’ont aimé, y compris les femmes les plus amoureuses, aucune n’a vraiment saisi l’importance de l’art dans ma vie, ni l’importance de l’art en général. Ceci  prouve un peu amèrement qu’on peut aimer beaucoup une personne  tout en ignorant une part essentielle de son bonheur. » (Léon Gard)

« L’art n’est pas comme le métropolitain un besoin surajouté pour satisfaire aux exigences d’une certaine conception de l’urbanisme qui nous est imposée pour des raisons X, mais un besoin spontané qui naît en même temps que l’être humain lui-même. Ce besoin se manifeste chez l’homme, tout le prouve, peu après celui de manger, de se vêtir, de s’abriter. » (idem)

 

 

 

 

 

 

 

  André Léon Gard naît à Tulle le 12 juillet 1901, benjamin et seul garçon derrière ses deux sœurs Andrée et Marie-Louise —Pour éviter toute confusion avec sa soeur, il abandonnera le prénom d'André mais signera dans les premiers temps ses toiles A.Léon Gard— Son père Adolphe Alphonse est typographe ; son grand-père était tailleur d’habit, et son arrière grand-père un tisserand ruiné par « les manigances frauduleuses » de gens autour  de lui. Sa mère, Marie née Terrasse, est sans profession ; elle est issue d’une lignée de cultivateurs qui plonge au cœur de la Corrèze depuis au moins le 17° siècle dans le petit village de Salon-la-Tour. Cette modeste famille corrézienne va s'installer bientôt à Morigny, près d'Etampes, puis dans le 13° arrondissement de Paris, au 21 de la rue du Champ-de-l'Alouette. 

 

Le jeune Léon ne tarde guère à manifester ses dons artistiques. En 1913, âgé de douze ans, il exécute son propre portrait au fusain.

 

Léon Gard et Louis Metman

Léon Gard par lui-même à 14 ans (pastel, 44 X 43 cm)

  Il vient tout juste d'avoir quatorze ans quand, au mois d'août 1915, il adresse une lettre au conservateur du musée des Arts-Décoratifs de Paris, Louis Metman (1862-1943). Ce dernier, sans soupçonner l'âge du jeune artiste, le reçoit au Pavillon de Marsan.

  — Comment ! C'est toi qui m'as écrit ? s'exclame-t-il, en voyant arriver un gamin  dont les yeux bleus luisent dans un visage pâle.

  Fier et sensible, Léon Gard est pourvu d'un caractère volontaire et d'une intelligence précoce qui en font un être  assoiffé d'indépendance. Longtemps après, il confessera humblement : "J'étais un fort mauvais sujet qui a fait beaucoup de peine à ses parents et à son entourage parce qu'intelligent et qui faisait mal servir son intelligence."

  Louis Metman  le prend sous sa protection. La lettre suivante adressée en 1915 à son petit protégé montre avec quelle affection paternelle il s'investit dans cette tâche :

Mon cher enfant,

  Ta longue lettre m'a fait plaisir : elle m' a prouvé que tu avais confiance en moi, puisque tu n'hésitais pas à venir me confier tes aspirations d'artistes. Tu as bien fait de m'ouvrir ton coeur et j'ai l'espoir ainsi de pouvoir guider ta sensibilité d'enfant dans une voie qui en fera celle d'un véritable artiste.

  Tout d'abord ne te tourmente pas de ta voix : elle n'a rien de ridicule. Tu as quatorze ans, âge auquel il se produit dans l'organisme masculin une petite révolution bien connue —ta voix mue tout simplement et c'est pour cela que tu parles quelques fois comme un jeune coq enroué — Tous les enfants passent par la même crise à ton âge.

  Tu as eu une heureuse idée de t'adresser à moi car je puis dans une certaine mesure t'aider dans tes études : le premier conseil que je te donnerai c'est de t'enfermer rigoureusement dans le cadre de ton travail : lis pour t'instruire et non pour rêver, attache-toi à développer ces qualités de sincérité que tu me montres avec tant d'affection dans ta longue lettre : tâche de rester le plus longtemps que tu pourras un enfant attaché à ses devoirs de chaque jour. N'hésite pas à venir me parler de tes inquiétudes, de tes petits tourments intellectuels. Ils n'ont rien d'exceptionnels et lorsque tu seras maître de tes moyens, tu pourras mener la belle vie d'artiste que tu as rêvée et à laquelle ta sensibilité t'appelle à n'en pas douter.

  Ce que tu me dis de ton travail m'intéresse beaucoup. Va quelques fois voir M. Vernier. C'est un homme excellent, qui a connu dans sa jeunesse des jours très durs. Il te donnera des conseils pour ton instruction générale. Il m'a promis de te prêter une histoire de France qui t'ouvrira l'esprit sur bien des points. Tu l'intéresses comme moi et si tu es confiant en lui, je suis persuadé que tu trouveras dans son appui un précieux réconfort moral.

  Enfin, mon cher enfant, quand tu m'écriras ne m'appelle plus "ton cher Protecteur" : Cher monsieur et ami suffisent parfaitement. Le peu que j'ai fait pour toi je l'ai mené à bien en toute simplicité : ça a été mon devoir et mon plaisir.

  Très sincèrement.

  Louis Metman

 

  Mais les choses ne sont pas toujours aisées avec ce "moineau parisien", comme le qualifie un jour Louis Metman, qui doit multiplier les efforts pour apprivoiser ce garçon impétueux, lequel refuse de poursuivre ses études scolaires, veut quitter la maison paternelle et prétend vivre avec un franc par jour. Il l'inscrit à l'académie Ranson, lui trouve une place  comme "saute ruisseau" dans une étude de notaire, puis un logement rue du Maine chez un décorateur de théâtre, moyennant des travaux effectués pour celui-ci.

  Malgré la fierté ombrageuse de Léon et son impatience qui induiront quelques épisodes orageux, une longue amitié nouée d'estime réciproque commence entre l'enfant et celui qui sera pour lui un père spirituel. Une abondante correspondance s'est instaurée entre eux. Si les lettres de Léon Gard dont Louis Metman témoignera de la grande richesse d'esprit n'ont malheureusement pas été retrouvées à ce jour, celles de ce dernier ont été conservées en grande partie et apportent de précieux éléments sur la personnalité de Léon Gard, sur ses tourments et ses doutes.

  L'importance que Louis Metman prendra dans la vie et la carrière du peintre mérite qu'on s'arrête un peu au rôle qu'il joua dans le monde des arts :

 

  Après des études de diplomate, Louis Metman reste plus de 50 ans au Musée des Arts décoratifs où il entre en 1892 en tant qu’attaché de conservation. Nommé conservateur en 1898, il le reste jusqu’en 1943. Dès sa nomination, avec Jules Maciet et Raymond Koechlin, qui ne sont pas seulement des membres éminents du conseil d’administration de l’Union centrale des Arts décoratifs mais aussi ses amis, il orchestre la réalisation du Pavillon des Arts décoratifs à l’Exposition universelle de 1900. En 1905, avec l’aide des mêmes, et avec l’attaché de conservation Jean-Louis Vaudoyer, il est l’artisan de l’installation du Musée des Arts décoratifs dans le pavillon et l’aile de Marsan. Par la suite, il rédige les monumentaux catalogues sur le bois et le métal du Musée, organise plus de 150 expositions dont les sujets éclairent tous les aspects des arts décoratifs : la gravure, la céramique, le textile, le verre, la tapisserie et l’orfèvrerie, mais aussi le décor de théâtre et celui de la vie à différentes époques, les chefs d’œuvres des arts orientaux et l’art populaire. Ouvert à l’art contemporain, il accueille dans les murs du Musée les premiers salons des Artistes décorateurs à partir de 1906, et l’Union des artistes modernes en 1930. Habile animateur, ami de nombreux collectionneurs, il sait susciter des dons et faire naître les legs qui enrichissent les collections du musée, parmi lesquels il faut citer ceux d’Emile Peyre, de Jules Maciet et de Moïse de Camondo. Sa carrière est couronnée en 1937 par sa présidence du groupe VIII « Décoration intérieure et mobilier », à l’Exposition internationale des arts et techniques de Paris. Raymond Koechlin, dans ses Souvenirs d’un vieil amateur d’art de l’Extrême-Orient, dit de Louis Metman qu’il était un collectionneur d’art japonais qui « avait su agréablement mêler l’estampe japonaise au décor de sa vie ». ( extrait de la Bibliotheque des Arts Décoratifs )

 

Léon Gard et le théâtre

Jane Renouardt ( 1890-1972)

À seize ans, Léon Gard copie des tableaux anciens pour le théâtre du Gymnase où se joue alors la pièce d'Albert Willemetz : Petite reine (histoire d'un antiquaire et d'un faussaire). A cette occasion, il rencontre les acteurs de la troupe : Victor Boucher, André Lefaur, Jane Renouardt (ancienne partenaire de Max Linder au cinéma muet, et future directrice du théâtre Daunou),  Gabriel Signoret. Cet adolescent que ne satisfait pas la compagnie de ceux de son âge  se lie d'amitié avec les comédiens. Ce petit cercle d'amis sera pour lui comme une seconde famille. Il s'éprendra de Jane Renouard qui a onze ans de plus que lui. N'étant pas payé de retour, il se plaindra d'elle auprès d' André Lefaur qui le morigénera aussi fermement que paternellement :

André Lefaur vers 1925 (1879-1952)

  Je n'aime pas ce que vous dites au sujet de jane, vous exprimez votre ressentiment en terme peu délicats, ce qui ne vous ressemble guère... Il ne faut pas oublier qu'elle a toujours été pour vous très gentille, très accueillante et que vous n'avez à lui reprocher que de ne pas partager vos sentiments... ce qui ne se commande pas ; cette petite colère, inélégante, est le fait de votre grande jeunesse et vos dix-huit ans ont été plus forts que votre esprit réfléchi et méditatif, au fond, tant mieux, cela prouve que vous êtes moins "vieux" que nous ne le pensions vous et moi." (lettre à Léon Gard)

  Une autre fois il lui écrit :

  Je vois que vos idées ne sont pas très gaies comme toujours et j'en suis désolé quoique j'en connaisse fort bien les raisons, mais il ne suffit pas d'avoir de l'intelligence il faut aussi avoir du courage pour être vraiment un homme. Dites-vous que les moments terribles que nous traversons tous n'auront qu'un temps (*), qu'une période de réaction suivra pendant laquelle votre coeur trouvera sûrement à se contenter et votre beau et jeune talent à s'épanouir.

  J'ai vu votre Jane, la veille de mon départ, elle est à Nice et je crois qu'elle ne s'y amuse guère, elle aussi aurait voulu terminer cette saison un peu moins piteusement et comme moi elle haît ce gros canon qui nous a tous éparpillés.

 * (rappelons que c'est la guerre)

Le théâtre du Gymnase vers 1900

  Souvent partenaire d'Elvire Popesco, dirigé plusieurs fois par Sacha Guitry, André Lefaur est l'un de ces comédiens de grand talent du cinéma français d'avant-guerre. Drame ou comédie, sa technique est sûre, il porte bien l'habit, a le sourcil impérieux et la voix assurée.

  En 1928, sur scène, il est le créateur du rôle de Topaze dans la pièce de Marcel Pagnol.

  Lefaur fait également une désopilante composition dans Tovaritch de Jacques Deval ; il y reprend à l'écran, en 1935, le rôle d'un prince-général russe devenu valet, qu'il avait créé au théâtre. Il joue également aux côtés de Raimu dans L'École des cocottes et est l'un des principaux protagonistes de Quatre heures du matin, en 1937, avec Lucien Baroux et Marguerite Moreno. (source wikipédia)

Gabriel Signoret (1878-1937)

  Léon Gard peint les portraits de l'épouse et de la mère de l'acteur Gabriel Signoret.

  Gabriel Signoret a participé à 85 films français (principalement des courts métrages muets en début de carrière) entre 1909 et 1938 (son dernier film sort l'année suivant sa mort).

  Durant sa carrière, il est également très actif au théâtre, comme acteur principalement, mais aussi comme metteur en scène.

  Il est le frère de Jean Signoret (1886-1923), également acteur, mais il n'a en revanche aucun lien de parenté avec l'actrice Simone Signoret. (source wikipédia)

 

 

Lettre de l'acteur Gabriel Signoret mentionnant les rémunérations des travaux effectués par Léon Gard (décors et copies de tableaux) pour le théâtre du gymnase.

                                                                                     Ce jeudi 8 [1917 ou 1918]

  Mon cher Gard

  Vous me rendriez le plus grand service en venant encaisser au plus tôt. Ou bien alors, ayez confiance en moi. Envoyez-moi le reçu de 2000 fr par courrier pour établissement des maquettes de (tant) de décors et de tant de tableaux bien détaillés. Et venez encaisser avant mon départ. Je tiens dès maintenant les 1000 fr restant à votre disposition.

                                                                                      à vous

                                                                                G. Signoret

 

Lettre de Gabriel Signoret remerciant Léon Gard pour le portrait que ce dernier vient de faire de son épouse. (vers 1917)

  Mon cher Gard

  Je considère que votre tableau n'a pas de prix. Il vaut à mes yeux et par le modèle et par l'interprète si délicat que vous avez été : vous avez su réunir en une expression toutes les expressions et en vous remerciant sincèrement de l'émotion que vous me donnez je vous prie d'accepter la modeste somme que je joins à ma lettre en regrettant que la dureté des temps ne me permettent pas de vous couvrir d'or. Disons-nous que ces temps ne seront pas éternels et que j'aurai l'occasion de vous prouver dans la suite que je sais me souvenir de ce que vous faites pour moi.

                                                 Votre ami

                                                  G.Signoret

 

Portrait d'Edmond Roze par Léon Gard, 1917 (huile sur toile, 41 X 33 cm)

 

  Léon Gard peint le portrait de l'acteur Edmond Roze (1878-1943) qui sera aussi le régisseur du théâtre du Palais Royal et qui mourra plus tard en déportation à Auschwitz.

  Léon Gard conservera toujours un lien avec le monde du théâtre, lien qui se confirmera plus tard à l'occasion de sa rencontre avec Sacha Guitry. 

Léon Gard et les Ecoles de peinture

Portrait de Louis Metman par Léon Gard (huile sur toile, 73 X 60 cm ? 1918 ).
Ce portrait resta longtemps accroché dans le bureau du directeur du Musée des Arts-décoratifs, après même la mort de Louis Metman, et avant d'être sans doute récupéré par la famille de ce dernier.

  Léon Gard fréquente l'Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, alors sous la direction du peintre Eugène Morand (1854-1930). Mais l'élève est peu docile. "Laissez le faire, confie Eugène Morand à louis Metman qui s'en inquiète, il en sait, sans le savoir, autant que ses maîtres ; mais ne le repétez pas surtout."

   À dix-sept ans, il se présente pour la première fois au salon de La Nationale avec son Portrait de Louis Metman. Il reçoit à cette occasion un encouragement spécial de l'État et se voit proposé comme sociétaire du salon. Ce succès ne se renouvellera pas et Léon Gard dira ironiquement : "Mon œuvre était-elle si mauvaise, ou bien ces messieurs du jury étaient-ils bouleversés par le vin d'un banquet ? Qui le saura jamais ! En tout cas, s'ils ont commis une erreur ce jour-là, ils se sont bien corrigés depuis."

  En effet, en 1921 La Nationale accepte son portrait de Madame Imbart de la Tour et un tableau de fleurs mais refuse deux autres oeuvres importantes. Un critique écrit dans la Revue Moderne :

  La Revue Moderne, qui s'efforce de défendre contre la conspiration du silence les jeunes talents, a souvent eu l'occasion de signaler les difficultés qu'ils ont à vaincre, en raison de la guerre, tantôt sourde, tantôt ouverte, que leur font leurs aînés dans la carrière.

  André-Léon Gard vient de faire l’expérience de l’hostilité à laquelle sont exposés ceux qui manifestent quelques velléité d’indépendance.

  L’an dernier, à la Nationale, on avait accepté son portrait de M. Metman. A ce moment-là, on n’avait pas osé le discuter, parce qu’il s’agissait du portrait d’une personnalité en vue.

 Cette année-ci, délivré de ce souci, on a refusé d’admettre deux œuvres de lui fort importantes, pour n’en accepter que ce portrait de Mme Imbart de la Tour et le tableau de fleurs que l’on a pu y voir, lesquels, chacun dans son genre, sont d’ailleurs d’excellentes peintures.

 Mais si l’on se souvient que Léon Gard reçut, l’an dernier, un encouragement spécial de l’Etat, on est en droit de s’étonner que les augures du Salon s’appliquent, eux, à décourager les jeunes, bien doués, que leur talent fait émerger de la foule anonyme.

  C'est l'éternelle histoire des salons de peintures, avec ses injustices, ses manigances et ses aberrations auxquelles furent confrontés les plus grands peintres ; des salons qui, depuis qu'ils existent, ont  desservi l'art plutôt qu'ils ne l'ont servi. Léon Gard en découvrait les lois pernicieuses, qu'il ne tardera pas à dénoncer à maintes reprises.

  Quant aux critiques d'art, si celui-ci et quelques autres au cours de sa carrière se  montrèrent  bienveillants, Léon Gard en constatera l’inanité, non qu’ils lui furent par ailleurs particulièrement hostiles, mais parce qu'il estime qu'ils sont  trop souvent juges à la fois médiocres et présomptueux dans un domaine qui requiert plus de connaissances, d'humilité et de discernement en la matière que n’en possèdent généralement ces augures qui ont toujours plus égaré  le public  qu’ils ne l’ont éclairé.

 

 

 

Autoportrait 1920 (huile sur toile, 41 X 33 cm)

  En 1922, il participe à une exposition de groupe à la galerie Reitlinger et dans le même temps est admis à l'École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris dans l'atelier d'Ernest Laurent (1859-1929).

   Mais il supporte mal les théories de ses professeurs et son esprit contestataire s'insurge : E.L. est comme beaucoup de professeur : il avance avec autorité des arguments douteux dans lesquels il s'enferre et qu'il soutient mordicus. Que la jeunesse est quelquefois d'une modestie charmante malgré ses audaces à côté de ces vieux messieurs arrivés.

  Pourtant, cette jeunesse avec "ses audaces", il la jugera bientôt sévèrement elle aussi et condamnera l'ambiance qui règne dans l'école : agitée, tapageuse, débraillée, se donnant des airs de ruer dans les brancards, de chambarder l'autorité, mais en réalité ne détruisant que l'art que, personne, dans cette auguste enceinte, ne songe à défendre, ponctuant toutes ces secousses sismiques pour pucerons par le chant du "pompier", le seul principe vraiment profond de ce conservatoire de médiocrités. (extrait de L'Ecole des Beaux-Arts ou quand le "pompier" prend feu, article de Léon Gard paru dans la revue Apollo en 1948).

  En fait de maîtres, il ne veut reconnaître que les grands peintres du passé et, surtout, celle que Léonard de Vinci appelait "la maîtresse des maîtres" : la nature. Dans un long article, l'élève de la rue Bonaparte nie l'utilité des méthodes d'enseignements artistiques, lesquels doivent, selon lui, se réduire aux conseils techniques indispensables et à l'observation des grandes lois naturelles.

  Cependant, Il est remarqué par le directeur de l'école des Beaux-Arts, Albert Besnard (1849-1939). Il échoue au Grand Prix de Rome, mais  reçoit en forme de consolation le prix Fragonard.

  

 

 

Léon Gard à Etampes avec les lavoirs sur la Juine (vers 1925)

  Au reste, sa personnalité tranche au milieu de ses camarades, et certains d'entre eux, animés par la gouaille des rapins,  le surnomment "le prince" pour ses manières et ses idées aristocratiques.

  Il est vrai que son allure relève davantage du dandy que du bohème type d'Henri Murger. L'artiste n'est autre chose qu'une sorte de philosophe, affirme Léon Gard, une sorte d'aristocrate chez qui la faculté sensorielle est prépondérante. Le bohème, précise-t-il, n'est pas un artiste : c'est plutôt, dans l'art, une espèce de voyou, une espèce de charlatan, une espèce de cabotin, sans aucun don, sans aucune profondeur, tout en surface, et, pour employer un assez joli mot argot, tout en "chiqué".

 

  Son camarade d’atelier, Daniel Octobre (futur inspecteur général du dessin), qui restera un fidèle ami jusqu’à sa mort, raconte :

  il se faisait remarquer par la fermeté de ses propos : « Vous n’en feriez pas autant » disait-il à des « anciens » qui « bêchaient » un de ses travaux. Un jour que le « patron », Ernest Laurent, le corrigeait, Léon Gard lui dit « Maître, je ne crois pas ! » […] Une autre fois, Ernest Laurent donnait le conseil général d’éclairer dans un portrait tout ce qui peut le caractériser, Léon Gard s’exclama : « Alors, si je comprends bien, le portrait de Rembrandt par lui-même du Louvre est le portrait d’un bonnet blanc ! » (Portrait qui représente Rembrandt vieux coiffé d’un bonnet blanc), etc. C’est pourquoi nos camarades déjà vaguement inquiets de sa tenue fort correcte : cravate, souliers cirés, veston brossé, pantalon avec plis, et épatés de son audace, disaient : « Tout s’explique, son père achète de la peinture au patron !! » (lettre à Thierry Gard)

Lettre manuscrite de recommandation d'Ernest Laurent.

  Mais, à l'instar d'Eugene Morand auparavant, Ernest Laurent, malgré  ses titres de professeur et de membre de l’Institut, devait sentir que son élève avait quelque droit naturel à lui tenir tête.

  Quoiqu’il en soit, il lui délivra cette lettre de recommandation :

Paris, 6 avril 1925

  Léon Gard est l’un des meilleurs élèves de l’atelier que je dirige à l’Ecole des Beaux-Arts ; il est bien doué et ses études [deux ou trois mots illisibles], poursuivies, me font bien augurer de son avenir. Si un travail lui était confié qui lui permît de donner sa mesure, je suis persuadé qu’il s’en tirerait à son honneur.

Ernest Laurent

Membre de l’Institut

  A la mort d'Ernest Laurent, en 1929, Louis Metman écrira à Léon Gard : "Je lui garde un bon souvenir : lorsque tu n'étais pour moi qu'un moineau parisien que j'avais apprivoisé, il m'a donné confiance en ton talent et m'a toujours assuré de tes dons."

Le marchand Chéron et la période toulonnaise

Autoportrait 1925 (huile sur bois, 35 X 27 cm)

  A sa sortie de l'école de la rue Bonaparte, en 1925, il noue un contrat avec le marchand de tableaux Chéron dont la galerie parisienne de la rue de Boëtie bénéficie d'une certaine renommée. Louis Metman, de son côté, lui alloue une petite pension pour lui permettre, à partir de 1926, d'aller peindre dans le sud où il s'installe  à Toulon plusieurs mois par an du printemps jusqu'au mileu de l'été.  La ville est alors charmante. Les fiacres attelés de chevaux pomponnés attendent le voyageur devant la gare. Sous la lumière du midi, le jeune peintre peut exprimer tout son extraordinaire talent de coloriste en des toiles vibrantes et intenses :  vues de la rade, de Maghaud, de Bourgarel, du Cap Brun ;  natures mortes où fruits et fleurs irradient en tons vifs ; nus aux chairs gorgées de lumière.

  Louis Metman lui écrit : Je ne sais pas encore si tu seras un grand artiste mais je suis certain que tu compteras parmi les bons, et que j'aime ton caractère droit et fier qui ne se laisse influencer par personne. C'est déjà quelque chose pour parvenir "noblement".

  Il informe le peintre des expositions qui se tiennent à Paris et les commente : J'ai passé quelques heures dans les Salons et je les ai regrettées. J'ai vu chez B... un curieux grand tableau de Seurat qui avait fait scandale dans ma jeunesse et qui est en passe de devenir une belle chose. Mais il part orner un musée d'Amérique. Il y a eu aussi chez Bernheim une belle exposition de Cézanne —quelques paysages que je ne connaissais pas et des tableaux de figures dont je reste encore éloigné.

  La grande farce du jour a été l'exposition Picasso. On prononce des chiffres impressionnants. Mais je reste froid devant tant de désir d'épater lorsqu'on pourrait être un bon artiste.

Photo de Léon Gard devant son chevalet. Etampes 1925.

   Le reste de l'année où il n'est pas à Toulon, Léon Gard se partage entre Paris et la région de sa tendre enfance, celle d'Etampes : "Que j'aime, dit il, ces villages retirés où règnent les odeurs humbles mais saines de la ferme et de la maison. Les travaux y sont demeurés honnêtes et simples, l'industrie presque primitive, ils ne connaissent de la science ni l'orgueil matérialiste ni la décadence morale."

 

 Le 10 janvier 1927, il visite l'exposition Claude Monet chez Durand-Ruel et note dans ses carnets :

 

  Les recherches de luminosité de Claude Monet, avec celles de quelques peintres de son temps, représentent un effort capital, lequel provoque l’ébranlement de ce qu’il peut y avoir de convenu sans raison dans la représentation des couleurs et de la lumière. Il est vrai qu’en face de ces belles toiles vibrantes, on ne peut s’empêcher, par instants, tout en restant pénétré de cette mystérieuse recherche, de regretter l’arabesque impérieuse du dessin. Certains se sont demandé si les changements que le temps avait fait subir aux couleurs ne menaçaient pas la durée des peintres sans dessin : ici, l’on confond dessin et trait. On peut peindre comme Monet et dessiner. Rembrandt, malgré ses contours noyés, dessinait aussi bien que quiconque. Monet s’est parfois un peu trop éloigné du dessin parce qu’il était absorbé par l’étape coloriste qu’il voulait franchir, mais il est vraisemblable que d’autres après lui, dégagés des inquiétudes qui le tourmentaient, parce qu’ils auront compris toutes les possibilités de la couleur et en même temps ses limites, reviendront davantage au dessin sans toutefois renoncer aux ressources enivrantes de la couleur.

 

  Ses obligations militaires, pour lesquelles il avait bénéficié d'un ajournement, le conduisent à Pontivy en 1927, marquant une pose  entre  ses déplacements du nord au sud.

 il expédie  son travail à Paris. Chéron le paie plutôt chichement et l'expose dans sa galerie de la rue Boétie parmi d'autres "pensionnaires", dont Soutine, Foujita, Heuzé et Van Dongen.

  Léon Gard aura aimé cette période malgré ce qu'elle avait de précaire et de peu rémunératrice. Il put alors s'adonner pleinement à sa vocation de peintre et il n'en aurait sans doute pas demandé beaucoup plus à cette société dont il commençait à assimiler qu'elle ne ferait plus jamais la part belle à l'art, qu'elle était devenue essentiellement celle de l'industrie et du commerce et qu'elle serait bientôt, au plus profond de son âme, celle des affaires avant toute chose.

  

"La rade de Toulon" (huile sur toile, 73 X 60 cm, Toulon 1928)

 

  La crise économique internationale de 1929  met un terme à cette relative sérénité. Nul doute qu'elle n'ait alimenté son aversion pour la Banque et l'esprit de lucre dont il voyait la société se gangréner.

  "Je le sais aussi bien que toi, lui écrit Louis Metman, tu es forcé de vivre dans l'équilibre le plus instable. Il faut t'y habituer : je ne crois pas qu'avant trente-cinq ans tu sois en mesure d'organiser ta vie avec des ressources régulières."

  Depuis quelque temps, Chéron se fait prier pour envoyer de l'argent. La vie est de plus en plus chère. Le jeune artiste s'inquiète, il devient nerveux, s'irrite même. Quand Louis Metman lui dit : "Reviens à Paris s'il le faut", il s'exclame de son côté :

  — On dirait que revenir à Paris arrange tout, que cela supprime tous les frais de l'existence. L'air de Paris doit nourrir probablement, il est si pur qu'il suffit.

  

Nature morte aux Chrysanthèmes (huile sur toile, 73 X 60 cm, Toulon 1930)

— Fais de petits tableaux en te souvenant que Manet a fait un chef- d'oeuvre avec une botte d'asperges, continue Louis Metman.

  — Il ne s'agit pas pour l'instant de faire des chefs-d'oeuvre mais de vivre, réplique l'infortuné peintre, Manet était riche.

  — Persuade-toi, insiste Louis Metman, que l'époque des vaches maigres est arrivée pour tous les peuples et qu'un métier comme le tien nourrit fort mal.

  — Pour moi, répond amèrement Léon Gard, l'époque des vaches grasse était déjà maigre. Je n'ai pas besoin de me persuader que le métier nourrit fort mal : c'est assez évident.

  Dans cette situation de marasme financier, Il envisage une carrière militaire, dont Louis Metman s'efforce de le dissuader n'y voyant qu'une  "solution romanesque et peu digne de ton courage".

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